En visite à Djibouti les 16 et 17 septembre dans le cadre de sa campagne pour le poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Dacian Ciolos défend une vision d’une Francophonie davantage ancrée dans les réalités des États et des citoyens. L’ancien Premier ministre roumain et ancien commissaire européen souhaite faire de l’organisation un espace plus proche des populations, davantage tourné vers l’emploi, la formation, l’entrepreneuriat, la jeunesse et le développement économique. Dans cet entretien accordé à La Nation, il revient sur les motivations de sa candidature et sur les priorités qu’il entend porter. Il plaide notamment pour une meilleure gouvernance de l’OIF, une plus grande implication des États membres et une place centrale pour l’Afrique, tout en renforçant les liens avec les autres espaces francophones. Il évoque également les défis liés au numérique et à l’intelligence artificielle, la valorisation des cultures et des langues africaines, ainsi que le rôle particulier qu’il souhaite voir jouer à Djibouti, qu’il considère comme un possible carrefour régional de la Francophonie.

Vous êtes candidat au poste de secrétaire général de l’OIF. Quelles sont les raisons de cette candidature ?

Je suis moi-même un bénéficiaire de la Francophonie grâce à la langue française. Je viens de Roumanie, où j’ai appris le français comme langue étrangère. Cette langue m’a permis d’accéder à un monde beaucoup plus large, de faire des études et de développer mon parcours professionnel. La Francophonie n’est donc pas pour moi quelque chose d’abstrait. J’en ai personnellement bénéficié. Après plusieurs années d’expérience comme Premier ministre de mon pays, ministre et commissaire européen, je pense que le moment est venu de mettre cette expérience au service de la Francophonie, si les États membres considèrent qu’elle peut être utile. Ma candidature repose ainsi sur une histoire personnelle avec la langue française et sur la volonté de servir une organisation qui possède un potentiel important dans le monde actuel.

Vous avez entrepris une tournée dans plusieurs pays. Quel est l’objectif de ces déplacements ?

Je me suis rendu dans plusieurs pays d’Afrique, notamment au Maroc, au Cameroun, en République centrafricaine et au Sénégal. Je suis également allé au Cambodge, au Laos, au Vietnam, au Canada et dans plusieurs pays francophones d’Europe. Je prévois de poursuivre cette tournée en Tunisie, en Côte d’Ivoire, au Bénin et probablement à Maurice. L’objectif est de présenter ma candidature, mon programme et ma vision, mais aussi d’écouter les États et les populations afin de comprendre ce qu’ils attendent de la Francophonie. C’est ma manière de travailler : aller sur le terrain, rencontrer les acteurs, écouter leurs attentes et échanger directement avec eux.

Vous avez exercé des responsabilités nationales et européennes. Que souhaitez-vous apporter à l’OIF?

Ces responsabilités m’ont appris l’importance du dialogue, de la négociation, de la recherche de compromis et surtout de la capacité à faire travailler ensemble des acteurs ayant parfois des intérêts différents. C’est précisément ce dont la Francophonie a besoin. L’OIF rassemble des pays qui n’ont pas toujours les mêmes priorités, les mêmes niveaux de développement ou les mêmes réalités géopolitiques. Il faut donc être capable de créer du dialogue et de construire des projets communs. Je suis quelqu’un qui aime travailler en équipe et construire des ponts entre les personnes et les institutions.

Quelle vision souhaitez-vous porter pour la Francophonie dans un monde marqué par de profondes mutations ?

La Francophonie peut être un exemple de la manière dont nous pouvons redéfinir le multilatéralisme dans un monde où celui-ci est mis à l’épreuve. Elle rassemble des pays et des continents différents, des cultures différentes et des niveaux de développement différents, mais qui partagent une langue commune. Cependant, la Francophonie ne se limite pas aux relations entre gouvernements. Elle comprend un réseau universitaire, des villes et des maires francophones, une dimension parlementaire, un réseau médiatique avec TV5MONDE, ainsi que des associations, des ONG, des réseaux d’entrepreneurs, de femmes et de jeunes.  C’est un véritable réseau humain, institutionnel, culturel et économique.

Je souhaite donc une Francophonie utile aux citoyens et pas seulement une organisation de représentation politique des États.

Qu’entendez-vous précisément par une « Francophonie utile » ?

Une organisation internationale ne peut être crédible que si les citoyens comprennent ce qu’elle leur apporte. La Francophonie ne doit pas être visible uniquement lors des sommets ou des réunions ministérielles. Elle doit être présente dans les territoires, les écoles, les universités et auprès des jeunes, des entrepreneurs, des femmes et des acteurs culturels. Si je suis élu, l’objectif sera notamment de faire en sorte que la langue française devienne une langue d’opportunités. Il faut regarder les résultats concrets des programmes. Lorsqu’un projet est financé, il ne suffit pas de compter les activités organisées ou les participants. Il faut mesurer ce que ces actions ont réellement changé dans la vie des bénéficiaires.

Vous insistez également sur la gouvernance. Quelles évolutions envisagez-vous ?

La première réforme doit concerner l’efficacité et la transparence. Les États membres doivent savoir comment les ressources sont utilisées et quels résultats sont obtenus. Je souhaite également une organisation davantage décentralisée. Les représentations régionales de l’OIF doivent être plus proches des États de leur région et participer davantage à la définition des priorités. Je ne crois pas à une organisation dans laquelle toutes les décisions sont prises depuis le centre. Les États connaissent leurs réalités et leurs besoins. Il faut donc partir de leurs demandes. Il faut aussi renforcer la coordination entre les différents opérateurs de la Francophonie. L’OIF, l’Agence universitaire de la Francophonie, TV5MONDE, l’Association internationale des maires francophones et les autres partenaires ont chacun leur domaine de compétence. Mais une meilleure coordination permettrait d’avoir davantage d’impact.

Quelle place l’Afrique doit-elle occuper dans cette nouvelle Francophonie ?

Je l’ai dit dès le début de ma campagne : pour moi, l’Afrique est au centre de la Francophonie. C’est le continent qui compte le plus de pays francophones et une grande partie des locuteurs francophones. Il possède également un potentiel considérable de développement économique. Mais placer l’Afrique au centre ne signifie pas exclure les autres continents. Au contraire, cette centralité africaine doit permettre de renforcer les liens avec l’Europe, l’Asie, l’Amérique et l’Océanie. Je souhaite une Francophonie véritablement internationale, dans laquelle tous les États membres sont activement impliqués.

Comment faire du français un outil de développement économique et social ?

La promotion du français et de la culture francophone reste évidemment au cœur de l’histoire de la Francophonie. Mais il faut donner une utilité concrète à l’apprentissage du français, notamment pour les jeunes.

Un jeune apprendra une langue s’il considère qu’elle lui apporte quelque chose. Il faut donc associer l’apprentissage du français à la formation professionnelle, à l’emploi et à l’entrepreneuriat. Celui qui apprend le français doit également pouvoir acquérir des compétences professionnelles lui permettant d’accéder à un emploi ou de créer une activité.

C’est cette connexion entre langue, formation et économie que je souhaite développer.

La jeunesse africaine attend beaucoup en matière d’emploi et de mobilité. Quelles réponses apporter?

Il faut renforcer les formations qui associent la langue française à l’apprentissage des métiers et créer de véritables débouchés.

Nous devons également favoriser la mobilité des jeunes dans l’espace francophone et leur permettre d’accéder à des réseaux internationaux.

Les jeunes ne doivent pas être considérés uniquement comme des bénéficiaires des programmes. Ils doivent participer à leur définition. Ils doivent pouvoir nous dire eux-mêmes ce dont ils ont besoin.

Comment rendre le français plus attractif face à la progression de l’anglais ?

Encore une fois, en lui donnant une utilité. Si un jeune apprend le français uniquement parce que c’est une langue officielle dans son pays, cela peut ne plus être suffisant. Il faut qu’il puisse se dire : « Si j’apprends le français, je peux accéder à une formation, à un emploi, à un réseau, à une opportunité économique ou culturelle. »

Le français doit permettre de mieux se connecter au monde. C’est ainsi que nous pouvons renforcer son attractivité auprès des nouvelles générations.

La diversité culturelle est également un enjeu important. Comment mieux valoriser les cultures africaines ?

Nous devons d’abord rendre plus visibles les productions culturelles qui existent déjà. La notion de « découvrabilité » est importante. Une grande partie de la production culturelle passe aujourd’hui par les plateformes numériques et les réseaux sociaux. Les algorithmes jouent donc un rôle considérable dans ce que les citoyens voient ou ne voient pas.

Il faut éviter que les productions francophones et les productions culturelles locales soient invisibilisées par la domination de contenus dans d’autres langues, notamment l’anglais.

Comment éviter que le français ne se fasse au détriment des langues locales ?

Je ne veux pas que le français remplace les langues ou les cultures locales. Au contraire, le français doit être un outil permettant de mieux les valoriser. Il faut donner davantage de visibilité aux productions culturelles africaines, aux langues africaines et aux traditions locales dans les réseaux francophones.

Le français peut être une langue de mise en réseau, de communication internationale et de valorisation de ces cultures.

Quelle place accordez-vous au numérique et à l’intelligence artificielle ?

Une place importante. Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent permettre de mieux valoriser les productions culturelles francophones. Mais nous devons aussi développer les compétences numériques des citoyens. Il existe un risque que certains pays et certaines communautés restent à l’écart de cette transformation rapide. Les formations destinées aux jeunes et aux femmes doivent donc intégrer les compétences numériques.

L’intelligence artificielle constitue également un enjeu linguistique. Si les langues africaines sont insuffisamment présentes dans les données et les technologies, elles risquent d’être moins visibles dans les outils d’IA. La Francophonie peut aider les États à intégrer leurs productions linguistiques et culturelles dans les réseaux numériques.

Vous êtes venu à Djibouti dans le cadre de votre campagne. Quel rôle ce pays peut-il jouer dans la Francophonie ?

Djibouti occupe une position géostratégique particulière. C’est un petit pays, mais très actif au sein de la Francophonie et une véritable confluence de cultures somalie, afar, arabe et francophone.

Le pays se trouve également au croisement de plusieurs espaces : la Corne de l’Afrique, la mer Rouge, le golfe Persique et l’océan Indien. Cette position peut constituer un véritable atout pour la Francophonie. Djibouti peut contribuer à connecter l’espace francophone à d’autres régions et à d’autres organisations.

Djibouti pourrait-il devenir une plateforme régionale de la Francophonie ?

Je pense que oui. Il existe déjà une expérience importante dans l’apprentissage du français, notamment avec la présence d’un centre régional. Mais il faut aller plus loin. Le français peut être utilisé comme langue de coopération économique, de formation et de développement. Djibouti peut également jouer un rôle de plateforme régionale en raison de sa position géographique et de ses connexions avec différents espaces.

Quels domaines de coopération pourraient être développés entre Djibouti et l’OIF ?

Je ne souhaite pas définir depuis le niveau central ce qu’un pays doit faire. Les priorités doivent venir des États eux-mêmes. Si je deviens secrétaire général, je veux renforcer le dialogue permanent avec les États membres. Pour Djibouti, les domaines pourraient concerner l’éducation, la formation professionnelle, le numérique, la coopération économique, l’autonomisation des femmes, la formation des jeunes, la médiation, la prévention des conflits, la valorisation des cultures locales ou encore le renforcement des capacités administratives et institutionnelles.

Vous avez également évoqué l’histoire de la coopération entre la Roumanie et Djibouti. Que peut-elle apporter ?

La Roumanie a une histoire de coopération avec l’Afrique fondée sur le partenariat, la confiance, le respect de la souveraineté et des relations d’égal à égal. J’ai été particulièrement heureux que le président de la République me rappelle que la coopération entre la Roumanie et Djibouti fait partie de l’histoire du développement du pays.

La Roumanie était présente dès les premières années de l’indépendance de Djibouti, notamment en accueillant des jeunes Djiboutiens pour leur formation. Cette coopération se poursuit aujourd’hui avec des bourses, notamment dans les domaines de la médecine de Stomatologie et de l’architecture. C’est précisément le type de coopération que la Francophonie peut renforcer : des relations qui produisent des résultats concrets et créent des réseaux humains.

Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels l’OIF est aujourd’hui confrontée ?

Le principal défi est celui de l’utilité. Pour être crédible, l’OIF doit être utile aux États et offrir des opportunités aux citoyens. Chaque État membre participe déjà à plusieurs organisations régionales et internationales. La Francophonie doit donc démontrer sa valeur ajoutée. Elle doit permettre aux États de coopérer, d’échanger leurs expériences, de développer des projets communs et de créer des opportunités pour leurs populations.

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes de Djibouti et de l’espace francophone ?

Je voudrais leur dire que cette organisation doit devenir leur organisation. Ils doivent être impliqués beaucoup plus activement dans la Francophonie, constituer des réseaux avec des jeunes d’autres pays et participer à la définition des programmes et des projets. Les jeunes de Djibouti n’ont pas nécessairement les mêmes besoins que ceux d’un autre pays africain, européen ou asiatique. C’est justement pour cela qu’il faut les écouter. La Francophonie doit leur proposer des opportunités concrètes.

Si vous deviez résumer votre vision de la Francophonie en quelques mots ?

Une Francophonie utile. Une Francophonie qui donne des opportunités aux citoyens, dans laquelle les États membres sont davantage impliqués, qui place l’Afrique au centre tout en créant des ponts avec les autres continents. Une Francophonie qui donne aux jeunes une raison d’apprendre et de pratiquer le français parce que cette langue leur ouvre des possibilités.

Et enfin, une Francophonie qui utilise les nouvelles technologies, le numérique et l’intelligence artificielle pour mieux connecter les peuples et valoriser les cultures.

Un dernier message à nos lecteurs ?

Mettons-nous ensemble pour construire cette organisation qui doit être la nôtre. La Francophonie ne doit pas être uniquement l’organisation des gouvernements. Elle doit devenir davantage celle des citoyens, des jeunes, des femmes, des entrepreneurs, des universitaires, des artistes et de tous ceux qui font vivre l’espace francophone. C’est ensemble que nous pouvons construire cette Francophonie.

Interview réalisée par Zouhour Abdillahi