À travers une biographie nourrie de souvenirs, de témoignages et d’une sélection de poèmes, Mohamed Awaleh Dirir fait revivre, dans son ouvrage ‘‘Omar Daher Abdi dit Omar Kuul, ou le parcours exemplaire d’un poète prodige’’, la mémoire d’une figure singulière de la poésie et de la chanson à Djibouti. Présenté pour la première fois, en fin septembre dernier,
à Ali-Sabieh, ce livre de plus de 250 pages rend hommage à un poète, conteur compositeur, enseignant qui a consacré sa vie à explorer les subtilités du verbe, en langue somalie.

À Ali-Sabieh, les mots avaient une résonance particulière. Fin septembre dernier, dans la grande salle des fêtes de l’hôtel Palmeraie, les conversations se sont progressivement tues pour laisser place aux souvenirs. Le temps d’une cérémonie de présentation littéraire, personnalités politiques, responsables administratifs, acteurs culturels et proches du défunt se sont retrouvés autour d’une même volonté : faire revivre la mémoire d’Omar Daher Abdi, plus connu sous le nom d’Omar Kuul, poète, parolier, compositeur et homme de culture disparu trop tôt, mais dont la voix continue de résonner dans la mémoire collective.

Publié aux éditions Discorama, l’ouvrage intitulé « Omar Daher Abdi, dit Omar Kuul, ou le parcours exemplaire d’un poète prodige », signé Mohamed Awaleh Dirir, se veut bien davantage qu’une simple biographie. Il entreprend de restituer l’itinéraire d’un homme habité par la poésie, profondément attaché à la culture somalie. Il s’est également attaché à renouveler les structures rythmiques et les rimes de la poésie somalie, sans en trahir l’essence.

La rencontre d’Ali-Sabieh, ponctuée de témoignages, de lectures et de projections d’images, a donné une dimension particulière à cette démarche. Parmi les personnalités présentes figuraient notamment le vice-président de l’Assemblée nationale, Omar Abdi Waïs, le député Abdourahman Awaleh Yacin, l’ancien ministre et parlementaire Abdallah Chirwa, l’ancien ministre de la région Abdi Youssouf Sougueh, ainsi que le président du Conseil régional, Charmarke Hassan Allaleh. D’autres responsables et acteurs de la vie publique et culturelle avaient également fait le déplacement.

L’itinéraire d’un poète talentueux

Le livre se déploie en deux grandes parties complémentaires. La première retrace la vie du poète, de ses premières découvertes littéraires à l’affirmation de son talent. La seconde rassemble une sélection de ses poèmes, transcrits, traduits et analysés par l’auteur. Ce double regard permet au lecteur de découvrir à la fois l’homme derrière l’œuvre et la richesse d’une production poétique dont une partie demeure intimement liée à la tradition orale.

Né en 1967 à Ali-Addé, dans le district d’Ali-Sabieh, Omar Daher Abdi grandit dans un univers où la parole occupe une place essentielle. Les récits des anciens, les chants, les proverbes et les grands poèmes de la tradition somalie nourrissent son imaginaire. Très jeune, il manifeste des dispositions remarquables. Dès l’âge de sept ans, il est capable de réciter de mémoire des poèmes de Hadraawi, figure majeure de la poésie somalie, ainsi que des œuvres de Sayid Abdallah Hassan. Ce talent précoce ne tarde pas à se transformer en vocation. Dans les années 1985, alors qu’il venait tout juste de terminer une formation à l’école normale d’instituteurs, Omar Kuul commence à exprimer plus ouvertement sa créativité. Il compose des poèmes, mais aussi des comptines destinées aux enfants. Peu à peu, son rapport à la langue le conduit à explorer plusieurs registres : poésie, conte, chanson et composition musicale.

L’homme de lettres se révèle également passeur de culture. Omar Abdi mettait son talent de conteur au service de la culture somalie pour transmettre les valeurs qui la fondent à la société. Cette vocation s’exprime pleinement lorsqu’il commence à toucher un public plus large, notamment au début des années 2000, à travers l’émission culturelle Tixmaal, présentée par le journaliste Mohamed Daher et Rirache.

Ses interventions font alors découvrir au grand public une personnalité capable de manier les subtilités de la langue somalie tout en cherchant à rendre la poésie accessible aux nouvelles générations. Loin de se contenter de reproduire les formes héritées du passé, Omar Kuul entend en explorer les possibilités, renouveler les rythmes et les rimes et ouvrir de nouvelles voies d’expression.

Entre fidélité à la tradition et audace créatrice

C’est dans cette tension féconde entre héritage et innovation que réside l’une des singularités de son œuvre. Profondément enraciné dans la tradition poétique somalie, Omar Kuul en maîtrise les codes, les sonorités et les exigences. Mais il ne considère pas cet héritage comme un cadre immuable. Il cherche plutôt à le faire vivre, à le réinventer et à lui permettre de parler à son époque.

Décédé en février 2016, à l’âge de 49 ans, il compte dans son répertoire une cinquantaine de chansons, parmi lesquelles « Ugaas Rooblow », dédiée à l’Ogaas Moustapha Mohamed Ibrahim, « Farxiyaay Fardawsaay » et « Dalxiis ». À ces compositions s’ajoutent plus d’une vingtaine de longs poèmes, ou maanso, dont certains se déploient sur plusieurs centaines de vers. L’auteur de « Suugaanta & Carruurta », livret consacré aux contes et à l’apprentissage de la langue somalie pour les enfants et les jeunes, témoigne également de l’attention qu’il portait à la transmission. Pour Omar Kuul, préserver une langue, c’était aussi donner aux nouvelles générations les moyens de se l’approprier.

Les thèmes qui traversent son œuvre éclairent cette ambition. La paix, la cohésion sociale, le respect des anciens, l’identité collective et la sauvegarde de la mémoire y occupent une place importante. La poésie devient ainsi un espace de dialogue entre les générations, mais aussi un moyen de rappeler les valeurs susceptibles de maintenir les liens au sein de la communauté.

Cette dimension donne toute sa portée à la biographie de Mohamed Awaleh Dirir. En retraçant le parcours de son ami d’enfance, l’auteur ne se contente pas de célébrer un talent individuel. Il met en lumière une part du patrimoine culturel djiboutien, longtemps portée par la voix des poètes, des conteurs et des chanteurs.

La force de l’ouvrage tient également à sa proximité avec son sujet. Ami d’enfance d’Omar Kuul, Mohamed Awaleh Dirir mobilise ses souvenirs et les récits recueillis pour esquisser le portrait d’un homme dont la personnalité ne saurait se résumer à ses seules compositions.

La sélection de poèmes transcrits, traduits et analysés prolonge ce travail en donnant accès à une œuvre dont la compréhension exige souvent de dépasser la seule musicalité des mots pour en saisir les nuances, les images et la portée culturelle.

Un premier livre pour transmettre un héritage

Né le 1er janvier 1967, l’auteur Mohamed Awaleh Dirir, pour qui cet ouvrage constitue une première œuvre littéraire, a commencé sa scolarité en 1974 à Ali-Addé, avant d’exercer successivement les fonctions d’enseignant puis de cadre au ministère de la Jeunesse et des Sports. Titulaire d’un master en administration publique, il a ensuite poursuivi sa carrière au ministère du Travail chargé de la formalisation et de la protection sociale, où il occupe actuellement les fonctions de secrétaire exécutif chargé de la réforme de l’administration. En consacrant son premier livre à son ami d’enfance, Mohamed Awaleh Dirir, entend transmettre l’héritage d’un poète prodige disparu trop tôt. Car dans un univers où la poésie orale se transmet par les voix, les rencontres et les souvenirs, la transcription, la traduction et l’analyse des textes contribuent à préserver un patrimoine qui pourrait autrement échapper aux générations futures.

RACHID BAYLEH