Ilyane Abdoulfatah Moussa, responsable de l’unité Gouvernance, Risques et Résilience de l’Autorité nationale de cybersécurité (ANC) et coordinatrice de la campagne de sensibilisation du mois d’octobre

En octobre, l’Autorité nationale de cybersécurité (ANC) va à la rencontre des habitants dans les quartiers pour les sensibiliser aux risques du numérique. Arnaques en ligne, protection des enfants, signalement des cybermenaces : Ilyane Abdoulfatah Moussa explique les missions de cette nouvelle institution et les gestes simples que chacun peut adopter pour se protéger et protéger ses proches.

La Nation : Que signifie ANC et quelles sont les missions de cette institution ?

Ilyane Abdoulfatah Moussa  : L’ANC  est l’Autorité nationale de cybersécurité de la République de Djibouti. Créée par la loi n° 195/AN/25/9ème L, adoptée le 12 novembre 2025 et promulguée le 14 décembre 2025, elle est chargée de définir, de coordonner et de mettre en œuvre la politique nationale de cybersécurité .

Concrètement, elle contribue à protéger les systèmes d’information de l’État, les infrastructures essentielles et les citoyens face aux cybermenaces. Si l’institution est récente, elle s’appuie sur une équipe expérimentée, dont les missions, les moyens et le personnel lui ont été transférés.

L’ANC s’organise autour de quatre unités : le DJ-CERT, chargé de la détection et de la réponse aux incidents ; l’unité Gouvernance, Risques et Résilience ; l’unité des technologies émergentes et de la sécurité de l’identité numérique ; et l’unité des services support.

Son action s’inscrit dans le cadre de la Stratégie nationale de cybersécurité 2024-2030, qui vise notamment à renforcer la sécurité des systèmes de l’État, lutter contre la cybercriminalité, développer les compétences et promouvoir la sensibilisation.

Vous dirigez l’unité Gouvernance, Risques et Résilience. Quel est précisément son rôle ?

Alors que le DJ-CERT intervient pour détecter les cybermenaces et coordonner la réponse aux incidents, notre unité agit en amont pour réduire les risques et renforcer durablement la sécurité numérique.

Nous définissons le cadre national de gouvernance de la cybersécurité, élaborons des référentiels de bonnes pratiques et accompagnons les organisations dans l’amélioration de leur niveau de protection. Nous supervisons également les opérateurs d’importance vitale, notamment dans des secteurs essentiels comme l’énergie, les télécommunications, la santé ou la finance.

L’objectif est que ces services puissent résister aux attaques et rétablir rapidement leur fonctionnement lorsqu’un incident survient. C’est cela, la résilience.

Mais un pays résilient ne se limite pas à des institutions bien protégées. Il faut aussi des citoyens capables de reconnaître les dangers et de réagir de manière appropriée.

Pourquoi lancer une campagne de sensibilisation à la cybersécurité, et pourquoi maintenant ?

Nos vies se sont progressivement déplacées vers le numérique. Nous payons avec nos téléphones, communiquons avec nos proches, effectuons des démarches en ligne et nos enfants apprennent et jouent sur des écrans. Cette transformation est une chance pour Djibouti, mais elle s’accompagne de nouveaux risques.

Le pays s’est doté d’une Stratégie nationale de cybersécurité 2024-2030, d’un Code numérique et, plus récemment, de l’ANC.

Toutefois, aucun texte de loi ni aucun outil technique ne suffit à protéger une personne qui, sous la pression d’un faux message, communique un code confidentiel ou clique sur un lien frauduleux.

Les escrocs cherchent souvent moins à contourner une machine qu’à tromper un être humain. La première ligne de défense, c’est donc chacun de nous.

Cette campagne vise à transmettre des réflexes simples à tous, y compris aux personnes peu familiarisées avec l’informatique. Il est essentiel d’agir dès maintenant pour prévenir les mauvaises habitudes et permettre à chacun d’utiliser les outils numériques avec davantage de vigilance.

Pourquoi privilégier les rencontres dans les quartiers plutôt qu’une communication à distance ?

Parce qu’un message diffusé sur un écran peut facilement passer inaperçu, alors qu’un échange direct permet de poser des questions et d’obtenir des réponses adaptées.

Beaucoup de familles ne suivent pas nos publications numériques. Lors de nos rencontres, une mère peut exprimer ses inquiétudes, partager son expérience et repartir avec des conseils qu’elle transmettra ensuite à ses proches et à ses voisins. C’est ainsi que la sensibilisation se diffuse, de personne à personne.

Il y a aussi une question de confiance. Une personne victime d’une escroquerie éprouve parfois de la honte et hésite à en parler. En allant à la rencontre des habitants, avec des mots simples et dans nos langues, nous voulons leur rappeler qu’ils ne doivent pas avoir honte d’avoir été ciblés. Ce sont les escrocs qui doivent avoir honte, pas leurs victimes.

Les enfants sont-ils particulièrement exposés aux dangers du numérique ?

Oui. Les enfants peuvent être confrontés à des contenus inadaptés, sollicités par des inconnus ou incités à envoyer des photos qui pourront ensuite être utilisées pour exercer un chantage sur eux.

La loi confie à l’ANC un rôle de coordination des initiatives de protection des enfants en ligne avec les autorités compétentes. La Police nationale et la Gendarmerie nationale jouent un rôle essentiel dans les enquêtes sur les infractions numériques et dans la prise en charge des situations signalées. Nous travaillons avec elles, ainsi qu’avec la justice et les autres institutions concernées, pour que chaque situation soit orientée vers les bons interlocuteurs.

Aux parents, nous recommandons avant tout de maintenir le dialogue avec leurs enfants. Il faut s’intéresser aux applications qu’ils utilisent, parler de leurs activités en ligne et leur apprendre à ne pas envoyer de photos à des inconnus. Ils doivent également savoir qu’ils peuvent parler à un adulte de confiance si quelqu’un leur demande de garder un secret ou les menace.

En cas de chantage, il ne faut ni céder aux demandes ni punir l’enfant. Il faut conserver les preuves et signaler les faits.

Pour faciliter ces démarches, nous nous engageons à mettre en place une plateforme en ligne de signalement permettant aux parents, aux enfants et aux témoins d’alerter les autorités compétentes.

Djibouti est-il un cas à part face aux cybermenaces ?

Non. Les mêmes pièges existent partout : faux gains, faux appels prétendument émis par une banque, chantage après un échange de photos ou encore images truquées. Les escrocs ne connaissent pas de frontières et peuvent agir à distance en utilisant des méthodes similaires d’un pays à l’autre.

Djibouti s’inscrit dans un mouvement international de sensibilisation à la cybersécurité. Le pays a ratifié la Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, dite Convention de Malabo.

En juin dernier, notre équipe du DJ-CERT a également participé à l’exercice régional de cybersécurité organisé par l’IGAD à Addis-Abeba, où elle a été distinguée.

Notre enjeu est de renforcer les capacités de prévention dès maintenant, avant que les pratiques frauduleuses ne s’installent davantage, en tenant compte de nos langues, de nos familles et de nos réalités sociales.

Pourquoi associer la société civile à cette campagne et comment prolonger les actions après octobre ?

Nous ne pouvons pas être présents dans chaque foyer et chaque quartier tout au long de l’année. La société civile, en revanche, est déjà au contact des populations : les associations, les femmes des quartiers, les enseignants, les éducateurs et les responsables communautaires disposent de liens de proximité précieux.

Ils peuvent relayer les messages, encourager les échanges et aider les citoyens à adopter les bons réflexes.

Octobre doit être un point de départ. Notre objectif est que ces relais prennent le flambeau et que la sensibilisation se poursuive au-delà de la campagne. Une action de prévention n’a de valeur que si elle laisse des acquis durables.

Concrètement, que peut faire chaque citoyen dès demain pour se protéger ?

Trois réflexes sont essentiels : s’arrêter, vérifier et signaler. Il faut d’abord s’arrêter lorsqu’un message cherche à nous presser, à nous faire peur ou nous promet un gain. Ensuite, vérifier avant de croire ou de partager une information, en contactant directement la personne ou l’institution concernée à partir d’un numéro que l’on connaît déjà, et non de celui indiqué dans le message suspect.

Enfin, il faut signaler les faits en conservant les preuves : ne pas effacer les messages, faire des captures d’écran et noter le nom du compte concerné.

J’ajouterais quelques habitudes importantes : utiliser des mots de passe longs et différents pour ses comptes, activer la double vérification lorsqu’elle est disponible, ne jamais communiquer un code reçu par SMS et installer régulièrement les mises à jour de son téléphone.

Ce que nous attendons des citoyens, ce n’est pas qu’ils deviennent des experts, mais qu’ils parlent et signalent les situations suspectes. Un signalement peut protéger la personne qui l’effectue, mais aussi d’autres personnes qui risqueraient de tomber dans le même piège.

Quel message souhaitez-vous adresser aux citoyens à l’issue de cette campagne ?

La  cybersécurité  n’est pas l’affaire des seuls informaticiens. C’est une responsabilité collective. L’État a créé l’ANC pour coordonner les efforts et renforcer la protection, mais une grande partie de la sécurité numérique se joue aussi dans les foyers, les écoles, les associations et les quartiers.

J’invite chacun à s’arrêter, à vérifier, à signaler et surtout à parler autour de lui. Plus nous partagerons nos expériences et nos connaissances, moins les escrocs auront de possibilités d’agir dans l’ombre.

Interview réalisée par Sadik Ahmed

Les trois réflexes pour se protéger

1. S’arrêter

Un message qui presse, fait peur ou promet un gain doit éveiller votre méfiance.

2. Vérifier

Contactez directement la personne ou l’institution concernée en utilisant un numéro que vous connaissez déjà.

3. Signaler