Le SGG, ses archives centenaires et une jeunesse qui repart convaincue. « Celui qui explique doit d’abord comprendre »

Ce matin-là, les couloirs du Secrétariat général du Gouvernement ne ressemblaient pas tout à fait à eux-mêmes. D’habitude feutrés, presque solennels, traversés par le pas discret de fonctionnaires qui connaissent chaque recoin de ces murs, ils résonnaient ce mercredi et ce jeudi d’une énergie inhabituelle.

Des voix jeunes, des rires étouffés, des questions qui fusent. Une génération entière s’engouffrait dans une institution qu’elle ne connaissait pas — ou vaguement, et encore, que de loin — comme on connaît un monument.

L’instant de sidération

Durant la visite, le groupe s’arrête. Derrière une vitre, encadré au mur, un document jauni par le temps, écrit à la main : le tout premier Journal officiel de Djibouti, daté du 8 février 1900. Une relique sous des yeux éblouis ; plus loin, la proclamation d’indépendance de la République de Djibouti.

Un jeune s’approche. Il photographie. Un autre se penche, silencieux pour la première fois de la matinée. Cette génération habituée aux stories Instagram, au TikTok, aux threads X et aux notifications en temps réel se trouve soudain face à quelque chose qu’aucun écran ne peut reproduire : la matière brute du temps.

Ce contraste entre la permanence du document et la fugacité du numérique dit, en une seule scène, plus que dix mille mots ne sauraient exprimer.

« C’est ici que tout a commencé », dit simplement le cadre qui les accompagne. Pas besoin d’en dire plus.

« Avant de venir, je pensais que vous ne travailliez pas »

À la fin de la journée, une jeune participante prend la parole. Sa voix est posée, directe, sans détour. Elle dit en toute franchise ce que certains jeunes pensent parfois tout bas :

« Avant de venir, je pensais que vous ne travailliez pas. À partir d’aujourd’hui, nous serons vos ambassadeurs. »

La salle retient son souffle, puis sourit. Dans cette phrase sans artifice se trouve toute la spontanéité de notre jeunesse — mais surtout la vérité du programme. D’un côté, le fossé creusé au fil des années entre une jeunesse connectée et des administrations et institutions perçues parfois comme lointaines, opaques, voire sclérosées. De l’autre, la possibilité réelle de le combler — non par des discours, mais par des actes, des moments passées ensemble, dans les couloirs, devant les documents, avec des fonctionnaires qui acceptent d’être questionnés.

Un apprentissage qui sort des sentiers classiques

Ces cohortes de jeunes qui visitent le SGG ne sont pas là pour passer un examen. Pas de notes obligatoires, pas de tableau, pas de manuel, pas de programme figé. Ce que le DERE Institute et le SGG ont construit ensemble ressemble davantage à une conversation qu’à un cours — et c’est précisément sa force.

Ces jeunes ont grandi avec YouTube, les podcasts, les formats courts et percutants. Leur rapport au savoir est horizontal, immédiat, interactif. Et ils le disent sans détour : « On ne vous connaît pas. On ne sait pas ce que vous faites.» L’administration doit le saitsavoir et plutôt que de se taire ou de leur imposer son langage traditionnel, elle a choisi de s’adapter — sans pour autant se trahir.   

Le eJO, la commande publique, les archives nationales : des sujets qui auraient pu sembler abrupts, arides deviennent vivants lorsqu’ils sont expliqués non depuis une estrade, mais depuis un bureau réel, par ceux et celles qui y travaillent chaque jour, qui en connaissent les subtilités et les contradictions et qui acceptent aussi d’être questionné. C’est là que se situe le cœur du dispositif.

Le fonctionnaire face au miroir

De l’autre côté de cet échange, quelque chose se passe aussi. Le jeune cadre du SGG qui explique le processus de « légistique » à un étudiant à peine plus jeune que lui n’est plus dans sa zone de confort. Il ne récite pas une procédure. Il doit la rendre intelligible, vivante, nécessaire. Il doit convaincre quelqu’un qui n’a aucune obligation de le croire.

Et dans cet effort de transmission, il apprend à redécouvrir son propre travail. Ses fondations. Son sens.

Celui qui explique doit d’abord comprendre. Cette phrase, simple en apparence, résume l’autre versant du programme. Ce n’est pas seulement la jeunesse qui apprend ce jour-là. C’est l’institution entière qui se réexplique à elle-même.

Des ambassadeurs, pas des spectateurs

Ces jeunes, l’espritencore rempli de ces échanges, sont repartis — vers leurs foyers, leurs familles, leurs universités, leurs cercles d’amis. Et demain, ils parleront du SGG non comme d’un bâtiment administratif lointain, mais d’un lieu où des gens — parfois leurs pairs — travaillent : sérieusement, profondément, avec des défis réels, des archives centenaires et des ambitions numériques.

Ils seront les premiers à dire, dans une conversation ordinaire : « Tu sais ce que c’est, le Journal officiel ? Tu sais d’où ça vient ? As-tu entendu parler du FAJO organisé à Djibouti ? Tu sais ce que ces gens font chaque jour pour que l’appareil de l’État fonctionne ? »

C’est en celaque l’on reconnaît un ambassadeur : il n’est pas un porte-parole désigné, simplement un citoyen désormais convaincu.

Une réforme qui ne dit pas son nom

Le programme, qui se poursuivra jusqu’en septembre, est appelé à s’étendre. D’autres administrations djiboutiennes ouvriront leurs portes à leur tour — chacune avec ses propres archives, ses propres couloirs feutrés, ses propres documents jaunis qui attendent d’être redécouverts par des yeux neufs.

Car c’est peut-être cela, la modernisation la plus durable : non pas celle des outils, mais celle du regard. Apprendre à se voir autrement. Apprendre à se raconter autrement, Apprendre à transmettre.

Les institutions qui durent sont celles qui savent encore étonner leur jeunesse.

Et cette jeunesse-là — celle qui photographie un Journal officiel de 1900 avec son téléphone, celle qui dit « je ne pensais pas que vous travailliez » et repart convaincue du contraire — a déjà commencé à changer quelque chose.