
Comment la guerre contre l’Iran recompose les conflits de la mer Rouge au sous-continent indien
– Par Naguib Ali Taher –
Au début de l’année 2026, plusieurs des plus grands armateurs mondiaux ont discrètement modifié leurs routes commerciales. Après une série de frappes houthies contre des navires transitant par Bab el-Mandeb et l’intensification des tensions entre l’Iran, Israël et les États-Unis, des cargos transportant pétrole, composants électroniques et marchandises manufacturées ont été déroutés vers le cap de Bonne-Espérance. Pour certaines liaisons entre l’Asie et l’Europe, ce détour ajoutait jusqu’à deux semaines de navigation et augmentait fortement les coûts d’assurance et de carburant.
L’événement pouvait sembler technique. Il révélait en réalité une transformation beaucoup plus profonde : la sécurité internationale ne se joue plus seulement sur les lignes de front, mais dans les ports, les routes maritimes, les réseaux énergétiques, les câbles sous-marins et les systèmes financiers.
Depuis le printemps 2025, la confrontation entre l’Iran, d’une part, et les États-Unis et Israël, d’autre part, a franchi un nouveau seuil stratégique. Aux frappes contre les installations nucléaires iraniennes se sont ajoutés sabotages, cyberattaques, opérations clandestines et intensification des guerres par procuration à travers le Moyen-Orient. Sans déboucher sur une guerre régionale ouverte, cette confrontation hybride agit comme un accélérateur historique : elle expose les fragilités d’un système international devenu plus fragmenté, plus interdépendant et plus difficile à stabiliser.
Le conflit n’a pas créé ces dynamiques. Il les a connectées. Rivalités pour les corridors maritimes, dépendances énergétiques, compétition technologique, vulnérabilités des chaînes logistiques et instrumentalisation des acteurs non étatiques existaient déjà. Mais la guerre contre l’Iran les a transformées en un même espace de confrontation stratégique.
Cette mutation apparaît avec une particulière netteté dans deux théâtres apparemment éloignés : la mer Rouge et le Pakistan. Dans les deux cas, les États découvrent que leur sécurité dépend désormais autant des flux commerciaux, des infrastructures critiques et des dépendances financières que de leur puissance militaire conventionnelle. Cette évolution dessine ce que l’on pourrait appeler un système de « sécurité composite ».
Quand les flux deviennent
des instruments de puissance
La sécurité des États ne repose plus uniquement sur les armées, les missiles ou la maîtrise territoriale. Elle dépend désormais de l’interconnexion entre ports, réseaux énergétiques, technologies critiques, systèmes financiers, infrastructures numériques et stabilité politique interne. Dans cet environnement, un État peut subir une défaite stratégique sans avoir perdu une bataille conventionnelle, simplement parce que ses chaînes d’approvisionnement, son accès énergétique ou sa crédibilité financière ont été durablement fragilisés. Cette logique prolonge tout en inversant partiellement la théorie de « l’interdépendance complexe » développée par Robert Keohane et Joseph Nye. Là où les interdépendances économiques étaient autrefois perçues comme des mécanismes de stabilisation, elles deviennent aujourd’hui des instruments de pression et de coercition. Les vulnérabilités ne sont plus seulement subies ; elles sont exploitées, organisées et parfois produites délibérément.
Trois formes de sécurité composite peuvent être distinguées, et elles traversent l’ensemble des cas étudiés.
La première est passive : un État devient dépendant de flux financiers, technologiques ou énergétiques qu’il ne contrôle pas et voit progressivement sa liberté stratégique se réduire. Le Pakistan en constitue l’archétype, comme nous le verrons.
La deuxième est active : un acteur utilise les interdépendances pour exercer une influence sur ses adversaires en contrôlant infrastructures, chaînes logistiques ou financements. C’est précisément la stratégie de Téhéran lorsqu’il arme et guide les frappes houthies contre le trafic maritime, ou celle des Émirats lorsqu’ils verrouillent un réseau portuaire le long de la Corne de l’Afrique.
La troisième est défensive : elle consiste à sécuriser ses propres vulnérabilités — énergie, données, routes maritimes, composants critiques — afin de réduire son exposition aux chocs extérieurs. L’Éthiopie cherchant un accès à la mer, l’Arabie saoudite multipliant les garanties de sécurité, ou encore l’Égypte protégeant Suez illustrent cette posture. Cette évolution explique pourquoi les conflits contemporains se déplacent progressivement des champs de bataille classiques vers les infrastructures et les réseaux. La supériorité militaire américaine demeure écrasante dans une guerre conventionnelle. Mais elle devient moins décisive dans un environnement où la conflictualité se joue désormais dans les flux mondialisés, les corridors logistiques et les dépendances économiques.
La mer Rouge :
la bataille pour les artères du commerce mondial
La compétition autour de la mer Rouge précède largement la guerre contre l’Iran. Depuis plus d’une décennie, les monarchies du Golfe, la Turquie, la Chine et plusieurs puissances régionales investissent ports, bases militaires et infrastructures logistiques le long des côtes africaines.
L’enjeu est immense. Environ 12 % du commerce mondial et près de 30 % du trafic mondial de conteneurs transitent par la mer Rouge et le canal de Suez. Une part essentielle des exportations énergétiques du Golfe dépend également du détroit de Bab el-Mandeb. Lorsque cette route est perturbée, les effets se répercutent immédiatement sur les prix du transport, les délais logistiques et les marchés énergétiques internationaux.
Depuis l’intensification des frappes houthies en 2025, plusieurs compagnies maritimes ont réduit ou suspendu temporairement leurs passages dans la zone. Les primes d’assurance ont fortement augmenté, tandis que les détours par l’Afrique ont accru les coûts logistiques mondiaux, à un moment où les chaînes d’approvisionnement restaient déjà fragilisées par les tensions sino-américaines et les conséquences durables de la guerre en Ukraine.
C’est ici que la sécurité composite active prend tout son sens. Les Houthis, milice yéménite soutenue militairement et technologiquement par l’Iran, ne sont pas un acteur étatique classique. Leur capacité à frapper des navires marchands à des centaines de kilomètres de leurs côtes, à l’aide de missiles antinavires et de drones sophistiqués, transforme un groupe non étatique en instrument de coercition directe sur les flux mondiaux. Téhéran, sans engager ses propres forces, parvient à imposer un coût économique significatif à ses adversaires et à tester la capacité de la communauté internationale à maintenir ouvert un corridor vital. La sécurisation défensive des routes maritimes devient alors un défi asymétrique : une puissance technologiquement supérieure peut se trouver paralysée par un acteur disposant d’un arsenal bien ciblé et d’un sanctuaire territorial.
Dans ce contexte, les infrastructures civiles acquièrent une valeur stratégique nouvelle. Les ports en eau profonde, les corridors ferroviaires, les terminaux énergétiques et les câbles numériques deviennent des instruments de puissance comparables, dans certains cas, aux bases militaires traditionnelles.
Les Émirats arabes unis ont progressivement développé un réseau portuaire reliant Assab, Berbera et plusieurs installations stratégiques de la Corne de l’Afrique. La Turquie a renforcé sa présence sécuritaire en Somalie. L’Arabie saoudite et l’Égypte cherchent simultanément à empêcher qu’un seul acteur ne domine cet espace maritime vital.
Cette dynamique illustre une logique de sécurité composite défensive : les puissances régionales tentent de protéger leurs flux commerciaux et énergétiques dans un environnement devenu plus instable. Mais cette quête de sécurité produit simultanément de nouvelles rivalités.
La Corne de l’Afrique :
l’exportation de la vulnérabilité
Les tensions autour du Somaliland, du Soudan ou du Grand barrage de la Renaissance ne peuvent plus être analysées indépendamment des rivalités du Golfe et de la confrontation avec l’Iran.
L’Éthiopie, privée d’accès direct à la mer depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, considère désormais l’accès maritime comme une question de sécurité nationale. Le mémorandum signé avec le Somaliland en 2024 s’inscrit dans cette logique : réduire une vulnérabilité structurelle devenue stratégiquement critique.
Cette quête d’une façade maritime est d’autant plus pressante qu’elle se déroule sur un socle interne profondément fissuré. L’Éthiopie connaît une dégradation multidimensionnelle de sa stabilité, résultant de conflits simultanés au Tigré, en Amhara et en Oromia, où des acteurs autrefois alliés au pouvoir central sont désormais engagés dans des dynamiques insurrectionnelles. Cette fragmentation interne affaiblit les capacités de l’État et accentue les vulnérabilités structurelles du pays. Parallèlement, les tensions latentes avec l’Érythrée, nourries par des logiques de confrontation indirecte, s’inscrivent dans un environnement régional déjà instable, tandis que les ambitions éthiopiennes d’accès à la mer Rouge introduisent un facteur supplémentaire de risque géopolitique.
Dans ce contexte, Djibouti apparaît comme un acteur particulièrement exposé. Son modèle économique et stratégique repose largement sur l’interdépendance avec l’Éthiopie, dont il constitue le principal débouché maritime et logistique. Toute déstabilisation prolongée de l’Éthiopie se traduirait mécaniquement par une contraction des flux commerciaux, une pression accrue sur les finances publiques et une remise en cause de la compétitivité des infrastructures djiboutiennes. Ainsi, la stabilité éthiopienne ne constitue pas seulement un enjeu interne, mais un déterminant central de l’équilibre économique et sécuritaire de Djibouti, et plus largement de la Corne de l’Afrique.
Dans le même temps, les acteurs du Golfe projettent leurs rivalités dans la région. Les Émirats arabes unis soutiennent plusieurs réseaux logistiques et sécuritaires dans la Corne de l’Afrique, tandis que l’Égypte et l’Arabie saoudite cherchent à préserver leurs propres équilibres stratégiques.
Le Soudan constitue probablement le laboratoire le plus révélateur de cette nouvelle conflictualité. Avec ses 800 kilomètres de façade maritime sur la mer Rouge, le pays est devenu un espace central de compétition indirecte. Les soutiens extérieurs aux Forces armées soudanaises et aux Forces de soutien rapide ne répondent pas uniquement à des logiques idéologiques ; ils s’inscrivent aussi dans une bataille plus large pour le contrôle des corridors stratégiques et des équilibres régionaux. Ici, la sécurité composite active opère par procuration : des puissances régionales arment et financent des factions locales pour empêcher un rival de sécuriser un accès portuaire, transformant le territoire soudanais en zone d’affrontement délégué.
Le résultat est une guerre que peu d’acteurs semblent capables de gagner, mais que plusieurs puissances peuvent prolonger durablement à moindre coût relatif. La sécurité défensive des uns produit ainsi une insécurité chronique chez les autres.
C’est l’un des paradoxes majeurs de la sécurité composite : les stratégies destinées à réduire les vulnérabilités régionales exportent souvent l’instabilité vers les États les plus fragiles.
Les populations civiles supportent l’essentiel de cette transformation. Déplacements massifs, effondrement économique, fragmentation sociale et insécurité alimentaire transforment progressivement certaines zones de la Corne de l’Afrique en espaces de vulnérabilité chronique.
(La suite dans notre prochaine édition)





































