À l’approche de l’Aïd Al-Adha, le marché aux bestiaux de Balbala retrouve peu à peu son effervescence habituelle. Sous un soleil écrasant, des camions chargés de moutons, de chèvres et parfois de bovins affluent quotidiennement vers le légendaire marché de « Gaagada Adhiga », situé à Bouldouqo, près de la cité Barwako 2 et de l’hôpital Cheiko. Dans les allées poussiéreuses du marché, les bêlements des animaux se mêlent aux discussions animéesdes vendeurs, aux négociations serrées des acheteurs et au brouhaha des intermédiaires venus profiter de cette période de forte activité commerciale. Reportage.

À quelques jours de la fête du sacrifice, les Djiboutiens commencent à converger vers ce haut lieu du commerce pastoral afin de choisir l’animal destiné au rituel de l’Aïd. Chaque année, ce marché devient le cœur battant de l’économie pastorale nationale, rassemblant éleveurs, négociant, bouchers et familles venues des quatre coins du pays. Le marché de « Gaagada Adhiga » ne représente pas seulement un espace de vente de bétail. Il constitue un véritable symbole du pastoralisme djiboutien et de l’importance de l’élevage dans la vie économique et sociale du pays. Des troupeaux entiers arrivent des régions de l’intérieur, mais aussi des zones frontalières avec l’Éthiopie, témoignant de l’ampleur des échanges autour de cette fête religieuse majeure.

Dès les premières heures de la journée, les acheteurs arpentent les rangées d’animaux à la recherche du mouton idéal. Certains examinent attentivement la taille des bêtes, d’autres discutent longuement des prix avec les vendeurs. Dans ce vaste marché à ciel ouvert, chaque transaction se transforme en une véritable scène de négociation où l’expérience, la patience et le pouvoir d’achat jouent un rôle déterminant.

Entre abondance du cheptel et inquiétudes sur les prix

Cette année encore, l’offre en bétail semble abondante. Les vendeurs assurent avoir acheminé un nombre important de moutons et de chèvres afin de répondre à la forte demande liée à l’Aïd Al-Adha. Pourtant, malgré cette disponibilité apparente, les prix demeurent au centre des préoccupations des ménages.

Sur le marché, les prix varient généralement entre 15 000 et 25 000 francs djiboutiens selon la taille et l’état de l’animal. Une réalité qui pousse de nombreuses familles à comparer longuement avant de prendre une décision.

Zakaria, rencontré au détour d’une allée, affirme que le prix du mouton importe peu lorsqu’il s’agit d’accomplir un devoir religieux. « L’essentiel est d’honorer la parole d’Allah et de célébrer cette fête dans la tradition », explique-t-il avec conviction. À quelques mètres de là, Houssein, père de sept enfants, adopte une approche plus prudente. Assis à l’ombre d’un enclos improvisé, il confie attendre le jour même de l’Aïd pour acheter son mouton dans l’espoir de bénéficier de tarifs plus accessibles. « Les prix baissent souvent après la prière de l’Aïd. Avec une famille nombreuse, il faut calculer chaque dépense », explique-t-il.

Du côté des vendeurs, le constat est également amer. Hassan Guedi, vendeur de moutons depuis cinq ans au marché de Balbala, estime que les éleveurs ne sont pas les principaux responsables de la hausse des prix. « Nous vendons parfois nos bêtes entre 12 000 et 15 000 francs. Mais après, certains revendeurs les rachètent pour les revendre beaucoup plus cher », déplore-t-il.

Selon lui, le rôle des intermédiaires contribue fortement à la flambée des prix observée durant cette période. Il appelle ainsi les autorités à mieux encadrer les pratiques de revente afin de protéger aussi bien les consommateurs que les petits éleveurs.

Malgré ces difficultés, les autorités se veulent rassurantes quant à l’approvisionnement du marché. L’abondance actuelle du cheptel devrait permettre d’éviter toute pénurie et de maintenir une certaine stabilité des prix durant les prochains jours.

L’Aïd Al-Adha, une fête de foi, de partage et de solidarité

Au-delà de l’activité commerciale intense qui anime le marché de Balbala, l’Aïd Al-Adha demeure avant tout l’une des fêtes religieuses les plus importantes du monde musulman. Connue comme la fête du sacrifice, elle commémore la profonde soumission du prophète Ibrahim à Dieu.

Selon le Coran , Ibrahim reçut en songe l’ordre de sacrifier son fils Ismaël. Face à cette épreuve, père et fils acceptèrent avec foi et patience la volonté divine. Au moment du sacrifice, Dieu substitua un bélier à Ismaël, faisant de cet acte un symbole éternel de dévotion, d’obéissance et de confiance absolue. Chaque année, les musulmans du monde entier perpétuent ce rite en sacrifiant un mouton, une chèvre, un bœuf ou un chameau selon leurs moyens.

À Djibouti, cette célébration revêt également une forte dimension sociale et solidaire. Comme le rappelle Cheikh Ahmed Gadileh du ministère des Waqfs, la tradition recommande que la viande de l’animal sacrifié soit partagée en trois parts : une pour la famille, une pour les proches et une destinée aux personnes démunies.

Cette dimension de partage reste profondément ancrée dans la société djiboutienne où l’Aïd constitue un moment de rassemblement familial, de solidarité et de générosité envers les plus vulnérables.

À Balbala, l’ambiance de fête commence déjà à se faire sentir dans les rues de la capitale. Les points de vente de moutons se multiplient, les familles se préparent et chacun tente, selon ses moyens, de préserver la tradition. Entre spiritualité, commerce et défis économiques, le marché de Balbala  continue ainsi de refléter toute la vitalité de la société djiboutienne à l’approche de l’Aïd Al-Adha. Derrière chaque mouton vendu, il y a une histoire de foi, de sacrifice, mais aussi l’espoir pour de nombreuses familles de célébrer cette fête dans la dignité et le partage.

Saleh Ibrahim Robleh