Un tanker empli de plus d’un million de barils de pétrole a été pratiquement laissé à l’abandon depuis le début de la guerre au Yémen, il y a cinq ans. Il pourrait sombrer à tout moment.

L’autre jour, l’eau est entrée en trombe dans la salle des machines, menaçant d’envoyer le navire par le fond. Auparavant, c’était un appareillage entier qui, rongé par la rouille, s’était détaché du pétrolier avant de tomber dans l’eau et de manquer de peu le pipeline auquel il est relié: lui-même est empli de millions de litres de pétrole, et il aurait pu se briser aussitôt sous le choc.

Stationné en mer Rouge, au large des côtes yéménites, le pétrolier Safer est littéralement en train de tomber en morceaux. Servant à entreposer le brut acheminé par un pipeline sous-marin long de sept kilomètres, ce tanker est âgé de 45 ans et aurait dû partir à la casse il y a déjà deux bonnes décennies. Or ses réservoirs sont pleins de quelque 1,14 million de barils de pétrole. Si son contenu venait à se répandre en mer Rouge, la planète ferait face à l’une des plus sévères catastrophes écologiques de tous les temps.

Aucune opération de maintenance

Retour en mars 2015. Au Yémen débutait alors une guerre abominable qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes, qui a dévasté le pays et dont les conséquences s’aggravent encore ces derniers temps avec la progression de la pandémie du Covid-19. Au large du port du terminal pétrolier de Ras Isa, au nord de la ville de Hodeida désormais contrôlée par les rebelles houthistes, les activités ont cessé depuis lors. Voilà plus de cinq ans que le Safer n’a pas connu la moindre opération de maintenance tandis que la corrosion – très importante ici du fait du sel et de la chaleur – ne cesse de poursuivre son œuvre.

Alors que les appels se multiplient depuis deux ans, la menace est devenue si grande que le Conseil de sécurité de l’ONU doit se réunir ce mercredi à New York pour débattre de la question. «Nous sommes dans l’incapacité d’agir depuis des années», note Jens Laerke, porte-parole du Bureau de la coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Le responsable confirme au Temps qu’une équipe technique d’experts, embauchés par les Nations unies, est d’ores et déjà prête à se rendre sur place afin d’évaluer les dégâts et, peut-être, de procéder aux premières réparations d’urgence. «Les Houthistes nous ont officiellement communiqué qu’ils donnaient leur accord à cette mission», poursuit le porte-parole. Une condition absolument indispensable dans ce pays en guerre: «Une fois sur place, cette équipe ne disposera d’aucune autre protection. Cela reste risqué, mais ces techniciens sont prêts à partir immédiatement.» Des rumeurs insistantes parlent de charges explosives disposées autour du navire, et peut-être même à son bord.

Une monnaie d’échange

Par le passé, les combattants houthistes ont déjà soufflé le chaud et le froid, promettant d’ouvrir les portes à l’ONU avant de les refermer aussitôt, sans explication. Au début de la guerre, le pétrole contenu dans les soutes du Safer représentait environ 80 millions de dollars. Mais depuis lors, le prix du brut s’est effondré, et le pétrole qui provient des champs pétroliers de Marib, 430 kilomètres plus loin, léger et devenu de piètre qualité, a perdu pratiquement toute sa valeur. Au point que le produit de la vente ne suffirait peut-être pas à rembourser les travaux nécessaires pour vider le Safer et écarter la menace d’une marée noire.

Pourtant, pour les Houthistes, l’importance que revêt ce pétrolier ne s’arrête pas là. Luttant contre une coalition internationale menée par l’Arabie saoudite, et soutenue par les Etats-Unis, ils peinent à trouver la moindre reconnaissance internationale. Le tanker et les risques environnementaux qu’il fait planer sont devenus pour eux une monnaie d’échange dans une éventuelle négociation. «Leur but ultime est plus large. Il consiste à intégrer leur pétrole dans le système international et donc à être légitimés internationalement. Mais les Saoudiens ne l’accepteront jamais», note un interlocuteur proche de ce théâtre d’opérations.

Une catastrophe environnementale doublée d’une catastrophe humanitaire

Alors que le territoire qu’ils contrôlent est soumis à un implacable embargo (les voitures s’alignent par centaines à chaque station d’essence de la capitale Sanaa…), les Houthistes sont décidés à ne rien lâcher. Les Américains et leurs alliés «se soucient davantage de la vie des crevettes que de la vie des Yéménites», lâchait récemment Mohamed al-Houthi, l’un des chefs de la rébellion, en réponse aux préoccupations liées à une possible marée noire. Une affaire de quelques crevettes menacées, vraiment? Les évaluations données par les spécialistes, dont l’organisation yéménite de défense de l’environnement Holm Akhdar («Rêve vert»), sont très loin de ce tableau. A titre de comparaison, la catastrophe provoquée par l’Exxon Valdez au large des côtes de l’Alaska en 1989 mettait en jeu en gros le quart de ce que recèle le Safer. Aux centaines de milliers d’oiseaux et de poissons menacés s’ajoute la perspective d’une catastrophe aux dimensions incalculables pour un Yémen déjà exsangue. Plus de 100 000 familles vivent de la pêche, et s’ajouteraient aussi les risques pour les usines de désalinisation d’eau, qui sont souvent le seul moyen d’obtenir de l’eau potable. Le pays importe pratiquement tous les biens de l’extérieur, or les eaux côtières deviendraient certainement impraticables. Si le navire vient à se briser, «vous aurez deux catastrophes, résumait la coordinatrice humanitaire de l’ONU pour le Yémen, Lise Grande, dans des déclarations faites à l’AFP. Il y aura une catastrophe environnementale sans égale, et ce sera une catastrophe humanitaire, car le pétrole rendra le port de Hodeida inutilisable.»

Les derniers récifs de corail

Professeur à l’EPFL, Anders Meibom en a la voix qui tremble. Il y a un peu plus d’un an, c’est à son initiative qu’a été créé le Transnational Red Sea Research Center, qui vise à réunir autour d’un même projet des chercheurs de tous les pays riverains de la mer Rouge. A l’origine de cette initiative, soutenue financièrement par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE)? Une découverte désormais solidement établie scientifiquement: alors que partout ailleurs les coraux se meurent du fait du réchauffement climatique, ceux de la mer Rouge sont les seuls au monde à résister, particulièrement dans le nord de cette mer longue de plus de 1800 kilomètres. «C’est un miracle biologique. Un vrai cadeau», note le professeur. Ayant évolué dans les eaux plus chaudes du sud, ces coraux disposent en effet encore d’une marge d’acclimatation dans les eaux plus tempérées du nord de la mer. «A l’inverse des récifs de corail d’Australie ou des Caraïbes, ils peuvent encore survivre à une augmentation de température de 2 ou 3 degrés. Mais à condition bien sûr qu’ils soient à l’abri de graves pollutions locales.»

Comprenant combien les conséquences seraient dramatiques pour eux aussi, des pays riverains (Egypte, Jordanie, Arabie saoudite, Soudan) se sont joints au gouvernement yéménite reconnu internationalement pour demander des mesures urgentes au Conseil de sécurité de l’ONU. «Le problème, note pourtant le même interlocuteur, c’est que personne n’est réellement neutre dans cette histoire. Si les Houthistes ont politisé à outrance la question, il en va de même en face.» Les camps restent donc irréconciliables et, pendant ce temps, la corrosion progresse.

Source : LE TEMPS