
Zalwa Djama Elmi a soutenu publiquement sa thèse le 18 décembre 2025 à l’université de Poitiers sous la direction de Stéphane Bikialo de l’université de Poitiers et Moussa Souleiman Obsieh de l’université de Djibouti sur le thème de «Pratiques artistiques et dialogue entre les arts dans le Djibouti postcolonial : Histoire, Sociologie et Analyses intermédiales » devant un prestigieux jury venu de toute la France. Elle relève du laboratoire Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l’Image et de la Scène qui lui-même dépend de l’UFR lettres et langues. Des travaux de recherches qui ont été menés aussi sous l’autorité de l’Ecole doctorale Humanités de l’Université de Poitiers.
Ces travaux de recherche de 414 pages se subdivisent en trois grandes parties. La première partie composée de sept (7) chapitres retrace la dimension historique et socio-économique des expressions artistiques du territoire à travers la mise en perspective historique et la description du territoire étudié. Dans la présentation générale, Zalwa Djama Elmi met en perspective historique le territoire étudié et s’attarde sur sa description. Dans le deuxième chapitre, elle met l’accent sur la contextualisation historique et sociologique des « traditions » artistiques à Djibouti. Dans les chapitres suivants, Zalwa Djama Elmi essaie de mettre en exergue la typologie des arts du verbe en se focalisant surtout sur la classification de la littérature orale et les arts de la scène et les arts visuels. Elle termine cette première partie en abordant la musique religieuse moderne comme une rupture à la tradition ainsi que les conditions économiques et le poids de l’Etat dans l’exercice des métiers de l’art.

Une lecture historique et sociologique des arts djiboutiens, de la tradition à la postcolonie
Dans la deuxième partie, Zalwa aborde l’évolution historique de l’expression artistique de la petite colonie : art des indépendances, art postcolonial et art en postcolonie. Elle nous éclaire en premier lieu le rôle des Arts et des artistes dans la lutte pour l’indépendance, leurs impacts sociétaux et leur influence du la période postcolonial. L’auteure de la thèse s’interroge ensuite sur la pertinence d’évoquer la question postcoloniale et les études postcoloniales. Zalwi aborde enfin dans cette partie la notion de la « nomadité » comme conceptualisation d’une « identité» atavique dans un monde sous le signe de la mondialisation.
Dans la dernière partie de sa thèse, Zalwa Elmi Djama étudie la correspondance des arts et l’expression de l’inter-identité (« la nomadité ») à travers un dialogisme d’intermédialité ainsi que la communication des arts à travers notamment un dialogisme intertextuel et interdiscursif. Elle clôt finalement la thèse sur le concept de l’« oraliture » ou le dialogisme intertextuel dans la littérature écrite, comme survivance de la « nomadité » avec une place de choix accordé à l’hypermédialité artistique singulière du genre théâtral Djiboutien. Autrement dit, trois objectifs particuliers structurent la démarche : interroger la dimension postcoloniale de la production artistique, rendre compte de la dimension intermédiale qui traverse les arts djiboutiens, et mesurer le poids des conditions socio-économiques dans la structuration du marché de l’art et des pratiques culturelles. L’ensemble s’inscrit dans une histoire culturelle à forte dimension interdisciplinaire, croisant sociologie de l’art (notamment bourdieusienne), analyse du discours, théories de l’interdiscours et de l’intermédialité. C’est ce qui nous fait dire que cette thèse peut relever des études culturelles.
La nomadité et l’intermédialité comme clés de compréhension de la création artistique à Djibouti
Zalwa a notamment mis en valeur le caractère exceptionnel de Djibouti écartelé entre plusieurs aires géographiques : afar, somalie, arabe…et française. Ecartèlement aussi entre l’oralité du fait du pastoralisme (afar et somalie) et l’écriture attachée aux langues française et arabe. D’ailleurs ces deux dernières sont les seules enseignées à l’école en plus de l’anglais.
Djibouti est aussi présentée comme une société multiculturelle : population d’origine africaine, arabe et occidentale notamment française. C’est pourquoi Zalwa a bien sûr insisté sur le caractère « carrefour » culturel à travers le credo de «Terre d’échanges et de rencontres ».
Cela dit, Zalwa a aussi insisté sur l’évolution sociétale et donc artistique correspondant à chaque fois à des périodes où la population était entrée en contact avec des traditions différentes : Préislamique, islamique, coloniale et postcoloniale etc. Elle adopte ainsi un découpage assez clair : « la période précoloniale, pour le cas de Djibouti, regroupe donc tout ce qui va de la protohistoire, à la période coloniale, si l’on s’en tient du point de vue du découpage historique classique ».
Et chacune de ces périodes correspond à l’intrusion d’une culture et des arts différents. Même s’il peut y avoir des résistances ou la persistance des résidus des cultures et des arts anciens. Si l’art primitif rupestre « révèle des informations sur le quotidien des premiers hommes, les espèces d’animaux, l’évolution climatique et en partie de la cosmologie » celui de Djibouti demeure le grand absent de l’inventaire des sites d’art rupestre du continent.
La thèse de Zalwa Djama Elmi se présente d’abord comme un travail pionnier sur la culture artistique djiboutienne, dans un contexte où les études monographiques sur ce territoire restent très rares. Elle rappelle d’ailleurs que l’absence de recherches systématiques sur la culture de Djibouti a contribué à l’« invisibilité » du territoire et à la confusion de son identité culturelle, malgré la multiplication récente de travaux universitaires.
L’apport majeur de ce travail réside dans la combinaison de trois dimensions.
Dans un premier temps, la thèse rend compte d’une manière intéressante d’une histoire culturelle des arts, qui reconstitue les grandes ruptures (précolonial/colonial/postcolonial), les moments charnières (luttes pour l’indépendance, structuration des scènes somalie, afare et arabe) et la mise en place d’une politique culturelle contemporaine. Dr Zalwa Djama Elmi expose aussi une sociologie de l’art et des publics, attentive au conditionnement socio-économique, au rôle de l’État, aux opérateurs étrangers, au marché de l’art et aux pratiques des publics djiboutiens. Elle coclue ainsicette démarche scientifique par une approche intermédiale et socio-sémantique, qui articule analyse du discours, interdiscours culturel, iconotextualité et oraliture pour penser la transversalité des arts et la circulation des formes entre oralité, écriture, arts visuels, scène musicale et théâtre.
Le choix de la nomadité comme fil conducteur théorique constitue un apport important. En fin de parcours, Zalwa Djama Elmi identifie la nomadité comme trait culturel structurant, irrigant à la fois l’offre (les artistes) et la demande (les publics), et donnant sens à la fois à la persistance de l’oralité, aux topoï récurrents et aux formes contemporaines d’intermédialité. Cette notion permet de relire la faible inscription de Djibouti dans les études postcoloniales classiques non pas comme un manque, mais comme l’indice d’une autre manière de vivre le postcolonial : une nomadité « sans complexe, ni malaisée, ni blessée » qui ne passe pas par les formes de réparation symbolique habituellement analysées par les « postcolonial studies ».
Zalwa cherche par la suite à cerner l’art traditionnel djiboutien qui va « de la sculpture à la danse et la musique, en passant par le tatouage et les objets décoratifs, sans oublier, bien entendu, les arts oratoires (poésie et chant) ». Il est souvent décrit comme un art rituel, usuel, tribal ou ethnique.
L’art du vers est présenté par l’auteure de la thèse comme le principal mode d’expression artistique « traditionnelle » à l’orée de la colonisation. Contrairement aux populations sédentaires, les nomades passent leurs vies derrière leurs troupeaux, se déplaçant au gré des saisons. C’est une vie rustique où tout est provisoire. C’est ainsi que l’art par excellence chez les pasteurs nomades de la Corne de l’Afrique est avant tout l’art du vers comme l’indique si bien Zalwa dans ses travaux.
Pour conclure, la thèse de Zalwa est sans conteste une contribution scientifique essentielle pour mieux faire connaître « la littérature Djiboutienne voire est-africaine ». C’est une véritable valeur ajoutée au fond local Djiboutien et un point de départ crucial pour les jeunes chercheurs Djiboutiens voire francophones. C’est aussi un travail pionnier car à Djibouti, aucun chercheur n’a travaillé à ce jour dans ce domaine : celui des arts quels qu’ils soient. Elle contribue aussi par là à sauver de l’oubli tout un patrimoine immatériel surtout à Djibouti où l’intrusion des enseignements en français et en arabe risque de marginaliser la culture nomade des Somalis et des Afars.













































