Dans une interview exclusive accordée à Jeune Afrique, le président Ismaïl Omar Guelleh affirme sans détour : « Je suis le garant de l’exception djiboutienne. » À l’approche de l’élection présidentielle du 10 avril, cette déclaration sonne à la fois comme une profession de foi et comme un rappel historique. À 78 ans, candidat à un sixième mandat, le chef de l’État assume une décision qu’il présente non comme un choix personnel, mais comme une nécessité stratégique dictée par les réalités d’un environnement régional sous haute tension.

Dans un contexte marqué par les incertitudes géopolitiques, les rivalités d’influence et les recompositions stratégiques en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique, le président djiboutien justifie la révision constitutionnelle ayant supprimé la limite d’âge pour la magistrature suprême. Il rappelle d’ailleurs avoir lui-même soutenu, par le passé, l’introduction de cette limite. Ce revirement, explique-t-il, ne relève pas d’un attachement au pouvoir mais d’une lecture lucide des menaces pesant sur la souveraineté nationale.

Le ton de l’entretien est clair : Djibouti n’est pas un pays comme les autres. Positionné au carrefour de routes maritimes vitales, voisin d’États fragilisés, il constitue un îlot de stabilité dans une région traversée par des crises persistantes. En revendiquant le rôle de « garant », Ismaïl Omar Guelleh se place dans la continuité d’un leadership fondé sur la sécurité, la prévisibilité et la constance diplomatique.

La stabilité comme capital stratégique

L’un des fils conducteurs de l’interview est la stabilité politique. Alors que l’opposition peine à émerger sur la scène intérieure et s’exprime principalement au sein de la diaspora ou sur les réseaux sociaux, le président souligne que la véritable question du scrutin réside moins dans son issue que dans le taux de participation. Ses précédentes victoires, obtenues avec des scores élevés, l’obligent, reconnaît-il, à des résultats tangibles.

De fait, le bilan avancé est dense. Malgré l’absence de ressources naturelles, Djibouti affiche le revenu par habitant le plus élevé d’Afrique de l’Est. Les aides aux ménages vulnérables ont été multipliées, la couverture sanitaire élargie, l’assurance maladie universelle rendue opérationnelle, et l’accès à l’éducation soutenu par un effort budgétaire constant. Le président insiste sur un principe fondamental : « Ici, on ne laisse personne mourir de faim. »

Cette affirmation renvoie à une notion centrale dans son discours : la « djiboutianité ». Plus qu’un slogan, elle constitue, selon lui, le ciment d’une nation composée de diverses composantes ethniques et tribales. Dans une région où les fractures identitaires ont souvent alimenté les conflits, Djibouti aurait réussi à transcender les clivages pour affirmer une citoyenneté commune.

Si Djibouti est aujourd’hui reconnu comme un hub logistique majeur, le chef de l’État admet la nécessité de franchir un nouveau cap. Le projet de parc industriel vert, présenté comme la pierre angulaire du prochain mandat, ambitionne de faire évoluer l’économie nationale vers la production industrielle à forte valeur ajoutée.

L’objectif est audacieux : attirer plus de 8 milliards de dollars d’investissements, générer 10 milliards de dollars de PIB supplémentaire et porter le revenu annuel par habitant à 10 000 dollars. Fondé sur les énergies renouvelables ( éolien et solaire ), le projet vise la production d’hydrogène vert, d’ammoniac, d’aluminium et d’acier. Dans un monde engagé dans la transition énergétique, Djibouti entend ainsi anticiper plutôt que subir.

Cette stratégie s’inscrit dans une vision de long terme : transformer un avantage géographique en puissance économique durable. La diversification apparaît comme une réponse aux vulnérabilités structurelles, notamment la dépendance alimentaire, puisque 90 % des besoins du pays sont encore importés. Là aussi, le président évoque un chantier de souveraineté nationale, axé sur l’agroécologie et l’optimisation des terres cultivables.

Une diplomatie de fermeté et d’équilibre

L’entretien accorde une large place aux enjeux régionaux. Le chef de l’État se montre particulièrement critique envers la reconnaissance du Somaliland par Israël, redoutant l’établissement d’une base militaire à Berbera. Il dénonce également le rôle des Émirats arabes unis dans certaines dynamiques régionales, tout en réaffirmant la proximité stratégique de Djibouti avec l’Arabie saoudite.

Sur le dossier du contentieux avec DP World, il adopte une ligne inflexible : le terminal à conteneurs de Doraleh ne sera jamais cédé. Cette posture illustre une constante de la politique djiboutienne : ouverture aux investissements étrangers, mais défense intransigeante des intérêts nationaux.

Dans le même esprit, le nouveau traité de coopération militaire avec la France est présenté comme un partenariat modernisé et équilibré. Quant aux frappes américaines en Somalie, le président appelle à davantage de concertation régionale, plaidant pour une approche coordonnée face aux groupes extrémistes.

Djibouti apparaît ainsi comme un acteur modeste par sa taille mais influent par sa position. Président en exercice de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad), le chef de l’État revendique un rôle actif dans la médiation régionale, notamment vis-à-vis du Soudan.

Interrogé sur sa succession, Ismaïl Omar Guelleh reconnaît l’importance du sujet tout en affirmant que chaque chose viendra en son temps. Cette réponse, loin d’éluder la question, traduit une volonté de maîtriser le calendrier politique afin d’éviter toute déstabilisation prématurée.

À l’horizon 2027, Djibouti célébrera le cinquantième anniversaire de son indépendance. Le président se souvient avec émotion du 27 juin 1977 et estime que les trois défis fondateurs – préserver l’indépendance, prévenir les conflits ethniques et engager le développement – ont été relevés. « Il n’y a plus d’Afars, d’Issas, seulement des Djiboutiens », affirme-t-il.

Cette déclaration résume l’axe central de son discours : l’unité nationale comme socle de la résilience. Dans un environnement marqué par les rivalités internationales et les tensions régionales, la « singularité djiboutienne » revendiquée par le chef de l’État repose sur une combinaison de stabilité politique, d’ouverture économique et de diplomatie pragmatique.

L’exception djiboutienne en question… et en affirmation

L’interview publiée par Jeune Afrique ne se limite pas à un exercice de communication électorale. Elle expose une doctrine : celle d’un État petit par la taille mais déterminé à peser dans son environnement. Le président y assume pleinement sa longévité politique, qu’il présente comme un facteur de continuité plutôt que d’immobilisme.

Vu de Djibouti, l’enjeu dépasse la personne d’Ismaïl Omar Guelleh. Il concerne la capacité d’un pays enclavé dans une région instable à préserver son indépendance, à consolider son développement et à affirmer sa voix. En se définissant comme le garant de l’exception nationale, le chef de l’État invite les citoyens à considérer le scrutin du 10 avril non comme une simple formalité électorale, mais comme un choix stratégique pour la stabilité et la projection d’avenir.

Au terme de cette lecture, une évidence s’impose : la vision présidentielle repose sur une conviction profonde que la continuité, dans le contexte djiboutien, est synonyme de sécurité et de progrès. Reste désormais aux électeurs de confirmer, par leur participation, cette trajectoire comme celle d’un pays debout, confiant et maître de son destin.

KENEDID IBRAHIM HOUSSEIN