
Dans un contexte économique international marqué par l’incertitude, la raréfaction des financements extérieurs et des attentes sociales croissantes, l’élaboration du budget de l’État constitue un exercice d’équilibre particulièrement exigeant. Le projet de loi de finances 2026, présenté en stricte équité budgétaire et avec une progression maîtrisée des dépenses, s’inscrit dans cette logique de responsabilité et de rigueur. Pour éclairer les choix opérés, comprendre les priorités retenues et décrypter les grandes orientations de la politique budgétaire de l’État, nous avons rencontré le Directeur du Budget M.Othman Sadick Ahmed. Dans cet entretien, il revient sur les arbitrages réalisés entre discipline budgétaire et impératifs sociaux, les réformes engagées pour renforcer la mobilisation des ressources intérieures, la stratégie de maîtrise de l’endettement extérieur, ainsi que les innovations majeures introduites par le budget 2026, notamment la budgétisation par programmes dans les secteurs de l’Éducation et de la Santé. À travers des réponses détaillées et pédagogiques, le Directeur du Budget expose la vision du ministère : une gestion des finances publiques fondée sur l’efficacité de la dépense, la transparence, la soutenabilité à moyen terme et la recherche constante d’un impact social réel au bénéfice des citoyens.
La Nation : Le budget 2026 est présenté en équilibre strict, avec une hausse très modérée des dépenses. Comment le ministère du Budget entend-il concilier cette discipline budgétaire avec les attentes sociales croissantes, notamment dans l’éducation, la santé et l’emploi des jeunes ?
Othman Sadick Ahmed : La conciliation entre l’équilibre budgétaire et les attentes sociales repose avant tout sur un travail approfondi mené lors des réunions budgétaires. Il est évident que nous ne pouvons pas répondre favorablement à l’ensemble des demandes exprimées par les ministères dépensiers. Nous sommes tous conjointement interpellés et contraints de faire des choix.
Ceci étant, l’objectif central recherché lors de ces arbitrages est moins de dépenser davantage que de dépenser mieux. Il s’agit de centrer nos discussions sur l’efficacité de la dépense publique. Pour les nouvelles requêtes formulées par les ministères, nous cherchons à évaluer leur importance réelle, tout en respectant strictement nos capacités budgétaires disponibles.
Il convient de rappeler que, chaque année, dans le cadre de l’élaboration des lois de finances, la stratégie budgétaire de l’État met l’accent sur les priorités essentielles du gouvernement, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ces secteurs sont systématiquement privilégiés afin de garantir un impact social concret et d’améliorer le cadre d’intervention de ministères particulièrement sensibles pour le bien-être de nos concitoyens.
Les recettes intérieures représentent désormais plus de 90 % des ressources de l’État. Quelles sont les réformes ou les outils qui ont permis d’améliorer la mobilisation fiscale sans alourdir la pression sur les ménages et les entreprises ?
L’amélioration des recettes intérieures repose avant tout sur une meilleure organisation du système fiscal, et non sur une hausse continue ou automatique des impôts. L’objectif est certes d’accroître les ressources de l’État, mais principalement à travers l’élargissement de l’assiette fiscale, le renforcement des contrôles sur le terrain, ainsi que la coordination et le recoupement des données disponibles au sein de l’administration.
Ces actions permettent d’améliorer le niveau de recouvrement et, par conséquent, les recettes effectivement encaissées par le Trésor, tout en maintenant une pression fiscale stable pour les ménages et un cadre économique viable pour les entreprises. Par ailleurs, l’amélioration de la communication avec les contribuables, la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales constituent des leviers essentiels pour développer un véritable civisme fiscal, susceptible de renforcer durablement la mobilisation des ressources intérieures. Il faut également souligner les efforts continus menés par le ministère du Budget en matière de réformes fiscales, afin d’aligner notre pays sur les standards internationaux, tout en privilégiant le développement des secteurs économiques stratégiques nationaux, notamment les services portuaires, logistiques et autres activités connexes. Notre objectif est clair : rendre l’impôt plus juste et plus efficace, sans pénaliser inutilement l’activité économique.
La baisse significative du recours à l’emprunt extérieur constitue un signal fort. Cette stratégie est-elle soutenable à moyen terme, notamment face aux besoins de financement des grands projets du Plan National de Développement 2025-2030 ?
Depuis 2020, nous observons, comme de nombreux pays à travers le monde, un relatif désengagement des partenaires au développement. Les niveaux de dons et d’emprunts accordés aux projets de développement enregistrent une tendance baissière, tout comme les appuis bilatéraux. La crise liée à la pandémie de 2019 a eu des effets durables sur l’accès aux financements extérieurs, une situation accentuée par les évolutions géopolitiques récentes.
Toutefois, l’État demeure pleinement conscient de la nécessité de financer ses projets de développement structurants, indispensables à la croissance économique et à la transformation du tissu économique djiboutien, malgré les doutes exprimés par certains observateurs.
Même si le recours à l’emprunt extérieur est actuellement en baisse, l’État se réserve toute la latitude nécessaire pour accéder, si besoin, à de nouveaux financements extérieurs destinés à des projets rentables à court terme, bancables et solvables. Parallèlement, d’autres pistes sont explorées, notamment à travers le développement du partenariat public-privé, qui constitue un levier important de financement conjoint avec le secteur privé.
Aucune option susceptible de permettre la réalisation de l’ambitieux Plan National de Développement 2025-2030 ne saurait être écartée, à condition toutefois d’éviter toute aggravation excessive du niveau d’endettement de notre pays.
Le budget 2026 lance une phase pilote de la budgétisation par programmes dans les secteurs de l’Éducation et de la Santé. Quels changements concrets les citoyens peuvent-ils attendre à court et moyen terme ?
La mise en œuvre de la budgétisation par programmes dans les secteurs de l’Éducation et de la Santé constitue une réforme structurelle majeure pour l’État djiboutien. À court terme, les changements perceptibles pour les citoyens resteront limités, car cette phase initiale est essentiellement technique et organisationnelle.
Elle vise à clarifier les objectifs des politiques publiques, à définir des indicateurs de performance adaptés aux réalités nationales, à renforcer les capacités des agents publics et à moderniser les outils de gestion et de suivi budgétaire. Les ministères de l’Éducation nationale et de la Santé jouent ainsi le rôle de ministères pilotes, responsables de la coordination stratégique et du suivi des programmes, en cohérence avec les priorités du gouvernement.
À moyen terme, les citoyens pourront constater des améliorations concrètes. Cette réforme permettra une allocation plus efficace des ressources vers les besoins prioritaires, tels que la qualité de l’enseignement, la formation des enseignants, l’équipement des établissements scolaires, l’amélioration des soins de santé primaires et la disponibilité des médicaments essentiels. Elle renforcera également la transparence et la redevabilité, en liant les financements publics à des résultats mesurables.
En définitive, pour le citoyen djiboutien, cette réforme vise à rendre les politiques publiques plus lisibles, plus cohérentes et plus efficaces, avec des services d’éducation et de santé progressivement mieux adaptés aux attentes de la population et aux objectifs de développement national.
Plusieurs mesures de gouvernance sont annoncées, notamment la centralisation des achats publics et le renforcement de la lutte contre la corruption. Comment le ministère du Budget entend-il assurer l’effectivité de ces dispositifs et restaurer durablement la confiance des citoyens dans la gestion des finances publiques ?
Ces réformes s’inscrivent dans une volonté claire de renforcer la transparence, la rationalisation des dépenses et la bonne gouvernance des finances publiques. La centralisation des achats publics vise à améliorer la maîtrise des coûts, à limiter les pratiques inefficaces et à garantir une utilisation optimale des ressources de l’État.
Parallèlement, le renforcement des mécanismes de contrôle et de lutte contre la corruption repose sur la modernisation des procédures, le renforcement des audits, ainsi que la responsabilisation accrue des acteurs publics.
L’objectif est d’instaurer une gestion plus rigoureuse et plus crédible des finances publiques.
À terme, ces dispositifs doivent permettre de restaurer durablement la confiance des citoyens, en démontrant que les ressources publiques sont gérées avec responsabilité, équité et dans l’intérêt général.
Propos recueillis par Kenedid Ibrahim










































