Aujourd’hui, les réseaux sociaux se sont imposés comme incontournables dans le quotidien des populations, y compris celle de notre pays. Dans les cafés de la capitale, dans les bus, sur les bancs des lycées et de l’université ou encore dans les salons familiaux, les Djiboutiens ont dans la majeure partie de leur temps, les yeux rivés sur les écrans de leurs smartphones. Facebook, WhatsApp, TikTok, Instagram, LinkedIn, Snapchat, YouTube ou encore X rythment désormais les journées, influençant les habitudes sociales, les pratiques commerciales, l’accès à l’information, mais aussi les relations amicales et familiales. Entre opportunités économiques, influence culturelle, circulation rapide de l’information et dérives inquiétantes liées aux fake-news, ils sont devenus indispensables dans la vie de tous les jours. Enquête sur une révolution sociale silencieuse qui transforme les habitudes sociales de nos concitoyens.

Il est à peine 7 heures du matin sur la place dite « Mahadsanid », au croisement des quartiers T3 et Cheikh Moussa, dans la commune de Balbala. Dans les minibus qui relient ce secteur au centre-ville, les passagers commencent déjà leur journée téléphone en main. Certains parcourent Facebook pour suivre l’actualité, d’autres consultent leurs groupes WhatsApp, tandis que les plus jeunes enchaînent les vidéos TikTok, écouteurs vissés aux oreilles. Le phénomène est partout. Dans les administrations, les marchés, les universités, les cafés, les salons de coiffure, et même dans certaines localités reculées grâce à l’expansion de l’internet mobile, le smartphone s’est imposé comme un outil indispensable de la vie moderne. À Djibouti, les réseaux sociaux accompagnent chaque instant de notre vie quotidienne.

Selon le rapport mondial ‘‘Digital 2026 Djibouti’’ publié par le Centre de recherche de l’Université d’Oxford en partenariat avec l’entreprise européenne Gallup et l’Organisation des Nations unies, le pays comptait près de 772 000 utilisateurs d’internet à la fin de l’année 2025, soit environ 65 % de la population, ainsi que plus de 234 000 identités actives sur les réseaux sociaux. Facebook demeure la plateforme la plus utilisée, suivie de WhatsApp, Instagram, Messenger, TikTok et X. Des chiffres qui confirment la véritable mutation sociale en marche sous nos cieux.

Une génération connectée en permanence

Dans les collèges, les lycées et à l’Université de Djibouti, les étudiants échangent désormais autant par messages que de vive voix. Les réseaux sociaux sont devenus incontournables dans les relations entre camarades, l’accès aux cours et même la recherche de stages.

Pour Ahmed, 22 ans, étudiant à l’Université de Djibouti, la journée commence et se termine avec le téléphone. « Je regarde d’abord les messages du groupe de classe pour voir s’il y a des changements d’emploi du temps, des devoirs ou des documents partagés », explique-t-il avec le sourire. Ensuite viennent Facebook et TikTok pour suivre l’actualité et se divertir, avant de terminer la soirée sur Instagram et Snapchat. « Aujourd’hui, si tu n’es pas sur les réseaux, tu es presque absent. Les cours circulent sur WhatsApp, les informations sur Facebook, les opportunités sur Instagram. Même pour trouver un stage, beaucoup passent par les contacts numériques », confie-t-il.

Son camarade de classe, Houssein, partage le même constat. « J’étais complètement coupé de tout. Je ne recevais plus les informations de la classe, je ne savais plus ce qui se passait, et je me sentais vraiment seul » se souvient-il d’une période où il avait perdu son téléphone.

Une expérience qui illustre à quel point, pour cette génération, le smartphone est devenu indispensable. Bien plus qu’un simple outil de communication, il constitue un véritable espace de socialisation, d’organisation et parfois même de construction identitaire.

TikTok domine les tendances culturelles, Instagram valorise l’image et l’identité numérique, Snapchat séduit les jeunes par ses échanges spontanés et éphémères. Facebook reste le grand espace de l’information et du débat public, WhatsApp demeure l’outil essentiel de communication quotidienne, YouTube s’impose comme plateforme de divertissement et d’apprentissage, tandis que LinkedIn gagne du terrain comme réseau dédié aux opportunités professionnelles.

Le commerce informel entre dans l’ère numérique

L’un des changements les plus visibles apportés par les réseaux sociaux touche sans doute le petit commerce. En effet, de nombreux jeunes djiboutiens utilisent Facebook, Instagram, WhatsApp ou TikTok pour vendre des vêtements, parfums, montres, bijoux, cosmétiques, accessoires de mode, appareils électroniques ou produits ménagers, souvent sans disposer de boutique physique. Le bouche-à-oreille traditionnel s’est digitalisé.

Pour ces jeunes confrontés au chômage ou à l’absence d’emploi stable, les réseaux sociaux représentent une véritable porte d’entrée vers l’auto-entrepreneuriat. Avec un simple téléphone portable, une bonne connexion internet et quelques publications bien relayées, il devient possible de lancer une activité économique depuis son domicile.

À Balbala, Ayanleh Nour incarne cette nouvelle génération d’entrepreneurs numériques. Ce jeune Djiboutien a créé sa plateforme de vente baptisée «Today Online Shopping », un espace de commerce en ligne proposant une large gamme de produits destinés à répondre aux besoins du quotidien : caméras de surveillance, chaussures, appareils électroménagers, équipements sportifs, produits cosmétiques, articles pour bébés, sacs pour femmes, montres connectées, téléviseurs, vêtements et même certains produits pharmaceutiques comme les ceintures de maternité. « Aujourd’hui, les gens veulent acheter rapidement sans forcément se déplacer. Avec Internet et les réseaux sociaux, on peut toucher plus de clients et leur offrir plus de facilité », explique-t-il. Pour attirer sa clientèle, il mise sur Facebook, Instagram, WhatsApp et X, où il publie régulièrement ses offres, promotions et nouveautés. Les paiements se font en espèces ou via les solutions de monnaie électronique devenues incontournables dans le pays : D-Money, Waafi, DahabPlus, CAC Pay ou encore Saba Pay. Pour la livraison, il s’appuie sur Kikidrop, permettant aux clients de recevoir rapidement leurs commandes à domicile.

« Avant, ouvrir un commerce signifiait louer un local et payer beaucoup de charges. Aujourd’hui, avec un téléphone et une bonne connexion, je peux toucher des clients partout. Je publie mes articles, elles commandent directement, et je fais livrer », ajoute-t-il. Cette économie parallèle numérique permet ainsi à de nombreux jeunes de générer un revenu, principal ou complémentaire, et favorise l’émergence d’influenceurs locaux devenus de véritables relais publicitaires pour les petites marques.

L’information en temps réel… et la désinformation aussi

Autrefois réservée à la radio, la télévision et la presse écrite, l’actualité est aujourd’hui publiée en temps réel sur Facebook, WhatsApp, YouTube ou TikTok, souvent bien avant les médias traditionnels. Une déclaration politique, un accident, une cérémonie officielle ou une simple rumeur peut faire le tour du monde en quelques heures. Dans les quartiers populaires comme dans les milieux institutionnels, beaucoup reconnaissent consulter Facebook avant même d’allumer la télévision. « Beaucoup de gens apprennent les nouvelles sur Facebook avant même de les voir à la télévision », explique Waïs Ali, un quinquagénaire habitant au Quartier 7.

Mais cette rapidité a aussi son revers : la propagation des fausses informations. Fausses alertes sanitaires, rumeurs politiques, vidéos sorties de leur contexte, montages trompeurs, accusations sans preuves : la viralité transforme parfois la rumeur en vérité sociale. Dans les groupes WhatsApp familiaux ou communautaires, les messages circulent à grande vitesse sans véritable vérification. Le réflexe du partage immédiat l’emporte souvent sur la prudence. « Les gens ont tendance à dire souvent : “Je l’ai vu sur Facebook, donc c’est vrai”. Pourtant, beaucoup de publications sont manipulées ou volontairement mensongères », regrette Moustapha, un spécialiste des réseaux sociaux, qui pointe du doigt la difficulté, chez de nombreux djiboutiens, à distinguer le vrai du faux et à vérifier la fiabilité des informations qui circulent en ligne. Signalons également que les débats publics autrefois réservés aux médias traditionnels se déroulent actuellement en direct sur Facebook Live, TikTok ou X. Une certaine liberté d’expression qui se solde parfois sur des dérives inquiétantes où insultes, cyberharcèlement, diffamation et règlements de comptes personnels en public sont monnaies courantes. L’anonymat ou la distance numérique permettent également à certains individus de proférer des propos haineux et des violences verbales qu’ils seraient incapables de dire dans la vie réelle. Pour plusieurs observateurs, cette brutalité numérique fragilise la cohésion sociale et installe un climat de tension permanent.

Un impact également dans les relations familiales

Du côté des foyers, les parents observent avec inquiétude la montée de cette dépendance numérique. « Avant, le déjeuner était un vrai moment de discussion. Aujourd’hui, chacun mange avec son téléphone à côté. Même les plus petits réclament TikTok. On parle moins, on se regarde moins », raconte Fatouma, mère de trois adolescents habitant dans le secteur T3 à Balbala. Ce témoignage illustre une réalité de plus en plus visible : si les réseaux sociaux rapprochent ceux qui sont loin, ils tendent aussi à éloigner ceux qui vivent sous le même toit. Le temps passé en ligne prend souvent le pas sur les échanges directs, fragilisant les liens familiaux et réduisant les moments de partage. À cela s’ajoute l’exposition croissante des mineurs à des contenus parfois inadaptés, souvent sans véritable contrôle parental. Face à cette situation, plusieurs enseignants plaident pour une véritable éducation au numérique au sein des établissements scolaires. « Il ne faut pas diaboliser les réseaux sociaux », souligne Abdoulkader Ismail, professeur au lycée de Gabode. « Il faut apprendre à vivre avec eux intelligemment. Le problème n’est pas l’outil, mais l’usage que l’on en fait », explique-t-il.

Ainsi, même si les réseaux sociaux ont profondément contribué à la modernisation des modes de vie et à l’accès rapide à l’information, leur utilisation appelle désormais une responsabilité collective. Parents, enseignants, institutions et utilisateurs eux-mêmes sont tous concernés par la nécessité de promouvoir un usage plus responsable, conscient et constructif du numérique.

RACHID BAYLEH