
Depuis deux décennies, les relations entre Djibouti et l’Éthiopie se sont imposées comme l’un des partenariats bilatéraux les plus structurants de la Corne de l’Afrique. Fondée sur une géographie contraignante, une histoire partagée et des intérêts économiques vitaux, cette relation a progressivement dépassé le simple cadre de la coopération de voisinage pour devenir une véritable interdépendance stratégique. L’Éthiopie, pays enclavé de plus de 120 millions d’habitants, dépend largement de l’accès maritime offert par Djibouti, tandis que notre pays a bâti une part essentielle de son modèle économique sur son rôle de hub logistique, portuaire et énergétique au service de notre grand voisin. La visite récente du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed à Djibouti, marquée par des entretiens au sommet avec le Président Ismaïl Omar Guelleh et des visites d’infrastructures clés, s’inscrit pleinement dans cette continuité historique. Elle offre un prisme pertinent pour analyser l’évolution, les constantes et les nouveaux enjeux des relations djibouto-éthiopiennes au cours des vingt dernières années, dans un contexte régional en mutation rapide.

Au début des années 2000, les relations entre Djibouti et l’Éthiopie reposaient déjà sur un socle solide hérité de la période post-indépendance. Après la perte de l’accès aux ports érythréens à la suite du conflit entre Addis-Abeba et Asmara à la fin des années 1990, Djibouti est devenu pour l’Éthiopie bien plus qu’un partenaire : une nécessité vitale. Plus de 90 % du commerce extérieur éthiopien transite depuis lors par les ports djiboutiens, une réalité qui a façonné les choix stratégiques des deux pays.
Djibouti, de son côté, a très tôt compris que son avenir économique passait par la valorisation de sa position géographique et par l’approfondissement de son partenariat avec l’Éthiopie. Les investissements massifs consentis dans les infrastructures portuaires, routières et ferroviaires au cours des vingt dernières années témoignent de cette vision. Le développement du Port de Doraleh, du terminal à conteneurs, du port polyvalent, mais aussi la construction du chemin de fer électrifié Djibouti–Addis-Abeba, inauguré en 2016, ont constitué des jalons majeurs de cette intégration économique.

Cette coopération n’a toutefois jamais été réduite à une simple relation client-fournisseur. Elle s’est progressivement élargie à des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les télécommunications, la logistique intégrée et la sécurité régionale. Le Terminal pétrolier Horizon, visité récemment par le Premier ministre Abiy Ahmed, illustre cette dimension énergétique du partenariat. Véritable poumon de l’approvisionnement éthiopien en carburants, il symbolise l’imbrication des chaînes économiques entre les deux pays, de l’arrivée des navires pétroliers à Djibouti jusqu’à l’acheminement terrestre vers l’arrière-pays éthiopien.
Au fil des années, cette interdépendance a créé une forme de stabilité structurelle. Les aléas politiques internes, les changements de gouvernements ou les tensions régionales n’ont jamais remis en cause le cœur de la relation djibouto-éthiopienne. Au contraire, celle-ci a souvent servi de point d’ancrage dans une région marquée par l’instabilité, les conflits et les recompositions géopolitiques.

Un partenariat politique et diplomatique fondé sur la confiance
Au-delà des chiffres du commerce et des infrastructures, les relations entre Djibouti et l’Éthiopie se distinguent par la qualité du dialogue politique entre leurs dirigeants. Depuis plus de vingt ans, les échanges réguliers au plus haut niveau ont permis de maintenir une relation fondée sur la confiance, la concertation et la recherche de solutions pragmatiques. Le Président Ismaïl Omar Guelleh et les dirigeants éthiopiens successifs ont su inscrire cette relation dans la durée, en la protégeant des effets de mode diplomatiques et des pressions extérieures. L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018 a marqué une nouvelle phase, caractérisée par une diplomatie éthiopienne plus active et une volonté affichée de redéfinir les équilibres régionaux. Dans ce contexte, Djibouti est resté un partenaire fiable et constant, perçu à Addis-Abeba comme un allié précieux et un médiateur crédible.
La visite d’Abiy Ahmed à Djibouti, ponctuée par un entretien en tête-à-tête avec le Président Guelleh au Palais de la République, s’inscrit dans cette tradition de dialogue direct. Les discussions ont porté sur l’état d’avancement des projets communs et sur les moyens d’accélérer leur mise en œuvre, avec en ligne de mire la prochaine commission mixte ministérielle prévue le 19 janvier 2026. Cette approche illustre une maturité relationnelle où l’enjeu n’est plus de multiplier les déclarations d’intention, mais de traduire la volonté politique en décisions opérationnelles.
Sur le plan diplomatique, Djibouti et l’Éthiopie partagent également une vision convergente de la stabilité régionale. Tous deux privilégient le dialogue, le multilatéralisme et la coopération régionale comme réponses aux crises qui traversent la Corne de l’Afrique. Djibouti, fort de son rôle d’État pivot et de plateforme diplomatique, a souvent servi de passerelle entre les différentes capitales régionales, tandis que l’Éthiopie demeure un acteur incontournable par son poids démographique, économique et politique.
La visite d’Abiy Ahmed : symbole et révélateur d’une relation stratégique
La récente visite du Premier ministre éthiopien à Djibouti ne saurait être interprétée comme un simple événement protocolaire. Elle intervient dans un contexte régional sensible, marqué par des rivalités accrues autour de l’accès aux ports, par des recompositions d’alliances et par une centralité croissante des enjeux logistiques et maritimes. Dans ce cadre, chaque geste diplomatique revêt une portée stratégique. Le programme de la visite est en lui-même révélateur. Outre les entretiens politiques au sommet, Abiy Ahmed a tenu à visiter personnellement les principales infrastructures portuaires et énergétiques du pays. La tournée au Port polyvalent de Doraleh et au Terminal à conteneurs de Djibouti a permis de mettre en lumière le rôle central de ces installations dans la chaîne d’approvisionnement éthiopienne. Elle a également souligné la capacité de Djibouti à offrir des infrastructures modernes, compétitives et sécurisées, dans un environnement régional parfois instable.
La visite du Terminal pétrolier Horizon revêt, quant à elle, une dimension hautement symbolique. En parcourant les installations, entre cuves et pipelines, le Premier ministre éthiopien a pu mesurer concrètement l’importance de cette infrastructure pour le développement économique de son pays. Ce déplacement a illustré l’interdépendance énergétique entre les deux nations et rappelé que la relation djibouto-éthiopienne repose sur des fondations matérielles solides, bien au-delà des discours.
Les déclarations des deux dirigeants à l’issue de leurs entretiens renforcent cette lecture. En qualifiant Abiy Ahmed de « frère et leader éclairé », le Président Guelleh a mis en avant la dimension humaine et politique de la relation. De son côté, le Premier ministre éthiopien a souligné que Djibouti et son Président sont des alliés précieux pour l’Éthiopie, reconnaissant explicitement le rôle stratégique joué par Djibouti dans la trajectoire éthiopienne.
Perspectives et défis pour les vingt prochaines années
Si les vingt dernières années ont été marquées par un approfondissement constant des relations djibouto-éthiopiennes, les défis à venir n’en sont pas moins nombreux. La croissance démographique rapide de l’Éthiopie, l’augmentation des flux commerciaux, les exigences accrues en matière d’énergie et de logistique, ainsi que les pressions géopolitiques autour de l’accès maritime, imposent une adaptation continue du partenariat.Pour Djibouti, l’enjeu sera de maintenir et de renforcer sa compétitivité en tant que hub régional, tout en diversifiant son économie et en répondant aux attentes croissantes de son partenaire éthiopien. Pour l’Éthiopie, il s’agira de sécuriser durablement ses accès logistiques et énergétiques, dans un environnement régional où ces questions deviennent de plus en plus politisées.
La relation entre Djibouti et l’Éthiopie a toutefois démontré sa résilience. Fondée sur une interdépendance assumée, une confiance politique éprouvée et une vision commune du développement régional, elle apparaît aujourd’hui comme l’un des axes structurants de la Corne de l’Afrique. La visite du Premier ministre Abiy Ahmed à Djibouti n’est pas un aboutissement, mais une étape supplémentaire dans la consolidation d’un partenariat appelé à jouer un rôle déterminant dans les décennies à venir.
À l’heure où la région cherche des repères stables et des modèles de coopération pragmatique, l’axe Djibouti–Addis-Abeba s’impose comme une référence. Une relation forgée par la nécessité, consolidée par l’économie et portée par une volonté politique constante, qui continue de tenir la Corne de l’Afrique.












































