Face à l’océan Indien, dans une salle de conférence baignée de lumière tropicale, des représentants venus de toute l’Afrique de l’Est et de la Corne de l’Afrique ont planché sur un phénomène qui transforme silencieusement la région : la migration induite par le changement climatique. Pendant cinq jours, délégués de Djibouti, du Burundi, de l’Éthiopie, de la Somalie, de l’Ouganda, de la Tanzanie, du Soudan du Sud et du Kenya ont confronté leurs analyses et partagé un constat sans détour : ici, le climat ne modifie plus seulement les paysages, il redessine aussi les routes humaines. Organisée par le Centre et Réseau régional pour l’environnement de la Corne de l’Afrique de l’Université d’Addis-Abeba, en partenariat avec PanAfricare-Kenya, et financée par l’Union européenne via le mécanisme ICMPD-MMD, la formation s’inscrivait dans le cadre du projet régional MECMEA. Son ambition : mieux comprendre et gérer les impacts croisés du changement environnemental et des conflits sur la mobilité en Afrique de l’Est, à travers un dialogue politique inclusif, fondé sur des données probantes et des actions collaboratives.

Plus de quarante participants, issus de huit pays, ont suivi un programme structuré autour de sept modules. Les travaux ont abordé les fondements scientifiques du changement climatique, les cadres juridiques internationaux relatifs à la migration, les systèmes africains de gouvernance migratoire, les liens entre développement et mobilité, ainsi que le rôle des médias dans la construction des narratifs migratoires. Des études de cas africains ont mis en lumière des réponses déjà à l’œuvre au niveau communautaire, souvent portées par des femmes et des jeunes, qui renforcent la résilience face aux pressions environnementales.

Une région en première ligne, entre vulnérabilités et capacités d’adaptation

L’Afrique de l’Est et la Corne de l’Afrique figurent parmi les régions les plus exposées aux effets du dérèglement climatique. Sécheresses quasi endémiques, précipitations irrégulières, dégradation des terres et croissance démographique fragilisent les équilibres socio-économiques. Dans les zones agro-pastorales, la raréfaction des ressources accentue les tensions locales, transformant la mobilité tantôt en stratégie d’adaptation, tantôt en contrainte subie.

Selon plusieurs projections internationales, des millions de personnes pourraient être amenées à se déplacer d’ici le milieu du siècle sous l’effet combiné de facteurs climatiques, économiques et sécuritaires. Pour les participants à la rencontre de Mombasa, il ne s’agit plus d’un scénario théorique, mais d’une dynamique déjà perceptible sur le terrain. Pour Djibouti, cette réflexion régionale prend une dimension stratégique. Représenté au sein du HoA-REC&N par l’association Djibouti Nature, le pays affirme son engagement en faveur d’une gouvernance environnementale proactive. Créée pour promouvoir la conservation de la biodiversité et le développement durable, l’organisation œuvre depuis plusieurs années à la sensibilisation des communautés, au renforcement des capacités locales et à l’intégration des savoirs traditionnels dans les politiques publiques. Son fondateur souligne que les défis environnementaux auxquels fait face Djibouti — désertification, pression sur les ressources en eau, variabilité climatique — dépassent largement les frontières nationales. « Être membre du HoA-REC&N nous permet de participer à une réponse collective et coordonnée », explique-t-il, rappelant que lorsque les ressources naturelles diminuent, les moyens de subsistance se fragilisent et la mobilité peut devenir une nécessité. « Renforcer la résilience climatique, c’est aussi préserver la cohésion sociale. » Au cœur des échanges, la question du récit migratoire a occupé une place centrale. Trop souvent, la migration africaine est abordée sous l’angle exclusif de la crise ou de l’irrégularité. Or, en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique, la majorité des mobilités demeurent intra-régionales et s’inscrivent dans des dynamiques historiques de commerce, de pastoralisme et d’échanges transfrontaliers. Les organisateurs ont insisté sur la responsabilité des médias dans la construction d’un discours plus nuancé, appuyé sur des données fiables et contextualisées.

En dotant les participants d’outils analytiques, juridiques et communicationnels — y compris l’usage stratégique des médias sociaux et de l’intelligence artificielle — le programme ambitionne de faire émerger une nouvelle génération d’acteurs capables d’articuler climat, mobilité et développement dans une perspective régionale intégrée.

Le professeur Mekuria, directeur exécutif du HoA-REC&N à l’Université d’Addis-Abeba, a rappelé l’urgence d’aborder la migration à l’intersection du changement climatique et des conflits. Selon lui, ignorer ce « nexus » reviendrait à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes structurelles. Dans une région marquée par des fragilités institutionnelles et une forte pression sur les ressources naturelles, la gouvernance de la mobilité devient un enjeu central de stabilité. Pour autant, insiste-t-il, la migration induite par le climat ne doit pas être perçue uniquement comme une crise. Elle peut constituer une stratégie d’adaptation, à condition d’être encadrée par des cadres juridiques solides et des politiques inclusives. Sans coordination régionale, prévient-il, la mobilité risque d’exacerber les vulnérabilités ; avec une gouvernance adaptée, elle peut au contraire contribuer à la résilience et au développement.

La présence conjointe des huit pays à Mombasa illustre une prise de conscience collective : face à des défis transfrontaliers, les réponses strictement nationales montrent leurs limites. À mesure que les pressions environnementales s’intensifient, la coopération régionale s’impose comme un pilier de stabilité.

À travers l’engagement de Djibouti Nature au sein du HoA-REC&N, Djibouti entend peser dans cette architecture émergente. Car dans une région où le climat redessine progressivement les routes humaines, l’anticipation, la coordination et la solidarité ne relèvent plus d’options secondaires. Elles constituent désormais les fondements mêmes d’un développement durable, d’une paix consolidée et d’une intégration régionale renforcée.

Souban Said Doualeh