La Corne de l’Afrique ne relève pas de la géographie ordinaire. Elle appartient à ce que la géopolitique classique désigne comme un espace de structuration du système international, c’est-à-dire un territoire dont la configuration physique produit des effets durables sur l’ordre du monde. Située à l’articulation de l’Afrique, du monde arabe et de l’Asie, elle contrôle l’un des nœuds les plus sensibles de la mondialisation contemporaine : le détroit de Bab el-Mandeb, passage étroit reliant la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien. Ce goulet maritime, par lequel transite une part substantielle du commerce mondial et près de cinq millions de barils de pétrole par jour, constitue l’un des trois grands choke points énergétiques et logistiques de la planète, aux côtés d’Ormuz et de Malacca. Toute puissance capable d’en influencer la sécurité agit mécaniquement sur le canal de Suez, et par ricochet sur l’approvisionnement énergétique européen, la fluidité des échanges mondiaux et la stabilité macroéconomique du système international.
La mer Rouge et son prolongement naturel qu’est le golfe d’Aden forment ainsi une artère vitale de la mondialisation maritime, reliant la Méditerranée à l’indo-Pacifique. Cet espace est devenu une véritable mer intercontinentale, où circulent simultanément hydrocarbures, marchandises, flux numériques à travers les câbles sous-marins, et dispositifs de projection militaire. La Corne de l’Afrique y joue le rôle d’un pivot systémique : sa stabilité conditionne la sécurité des flux globaux, tandis que sa déstabilisation produit des perturbations d’ampleur planétaire. Elle fonctionne dès lors comme un baromètre stratégique du système international.
A cette centralité maritime s’ajoute une dimension plus silencieuse mais tout aussi déterminante : la densité géologique et énergétique du territoire. La Corne recèle d’importants potentiels pétro-gaziers encore largement sous-exploités, des réserves de gaz naturel, ainsi que des gisements de minerais stratégiques – potasse, cuivre, zinc, sel, métaux critiques – devenus indispensables aux chaînes de valeur industrielles contemporaines. Elle dispose en outre d’un potentiel exceptionnel en géothermie, solaire et éolien, susceptible de la positionner comme l’un des futurs hubs énergétiques de la transition verte mondiale. Cette combinaison de position géographique et de richesse latente explique la ruée progressive, puis désormais manifeste, des puissances régionales et mondiales vers la région.
Depuis le début des années 2000, cette attractivité structurelle s’est transformée en requalification stratégique. Le développement de la piraterie somalienne, l’implantation des groupes djihadistes transnationaux, le déclenchement de la guerre du Yémen, la militarisation accélérée du littoral et l’intensification de la rivalité sino-américaine ont progressivement transformé la mer Rouge en un espace de compétition systémique. L’ouverture en 2017 de la première base militaire chinoise à l’étranger, à Djibouti, dans le cadre de la Belt and Road initiative, a consacré l’intégration pleine et entière de la Corne de l’Afrique dans la géopolitique des grandes puissances maritimes. La région est ainsi devenue un théâtre où se croisent sécurisation des flux, contrôle des routes énergétiques, projection navale, rivalités technologiques et stratégies d’endiguement.
Pourtant, au cœur de ce dispositif planétaire, vivent des populations parmi les plus pauvres du monde. C’est là le paradoxe tragique de la Corne de l’Afrique : un territoire d’une valeur géostratégique et économique exceptionnelle habité par des sociétés structurellement marginalisées. La richesse géographique n’a pas été convertie en souveraineté économique, mais en rente politique, en dépendance technologique et en captation externe. Les ports sont loués, les ressources concédées, la sécurité sous-traitée à des acteurs étrangers, tandis que les économies locales demeurent faiblement industrialisées, vulnérables aux chocs exogènes et incapables de capter durablement la valeur générée par leur propre territoire.
C’est dans cette logique de capture géostratégique qu’il faut comprendre la controverse autour de la reconnaissance du Somaliland par Israël et la perspective d’une présence israélienne dans cette zone. Le Somaliland, situé face au Yémen et au cœur du corridor mer Rouge – golfe d’Aden, occupe une position idéale pour la surveillance maritime, le renseignement stratégique et la projection navale. Pour Israël, confronté à l’expansion de l’influence iranienne et aux capacités balistiques et navales des Houtis, ce territoire représente un avant-poste géostratégique potentiel dans une géographie régionale marquée par la conflictualité indirecte et la guerre des flux.
Toutefois, cette reconnaissance viole les principes cardinaux du droit international de la reconnaissance des Etats. La reconnaissance n’est ni un acte discrétionnaire absolu ni une simple constatation de fait. Elle s’inscrit dans la procédure collective et conditionnelle de reconnaissance des Etats, un cadre normatif exigeant le respect du principe fondamental d’intégrité territoriale de l’Etat dont l’entité fait sécession, sauf dans les cas strictement encadrés de décolonisation ou de violations massives et avérées des droits fondamentaux. En Afrique, ce principe est renforcé par la doctrine de l’Union africaine qui consacre l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation comme fondement de la stabilité continentale.
Cette reconnaissance unilatérale par un Etat tiers court-circuite ainsi les mécanismes collectifs africains et onusiens. Elle transforme la reconnaissance en instrument de projection géopolitique, et non en acte juridique fondé sur le consensus et la légalité internationale. Le risque se déploie en triple dimension : une fragilisation accrue de la Somalie, la déstabilisation de la région et l’instauration d’un précédent normatif susceptible d’alimenter d’autres dynamiques sécessionnistes sur le continent africain.
Cette séquence révèle, en filigrane, une mutation plus profonde encore : la transformation du religieux en ressource diplomatique et variable d’ajustement stratégique. Les accords d’Abraham ont intégré Israël dans un réseau d’alliances avec des Etats musulmans en opérant une dépolitisation théologique de la foi. Abraham y est mobilisé comme figure consensuelle, alors que dans le Coran il est avant tout un briseur d’idoles, un opposant radical aux pouvoirs injustes. Le religieux est ainsi converti en culture privée, ajustable aux nécessités de la realpolitik, compatible avec toutes les alliances, y compris celles qui contredisent les solidarités morales et historiques du monde musulman.
La Corne de l’Afrique n’est cependant pas condamnée à demeurer un espace instrumentalisé. Elle peut devenir un acteur géostratégique souverain si elle parvient à transformer sa géographie en pouvoir politique, économique et cognitif. Cela suppose d’abord de faire de la logistique et de la connectivité le cœur du modèle de développement régional : ports intégrés, hubs multimodaux, corridors ferroviaires et énergétiques, zones industrielles portuaires capables de capter la valeur ajoutée des flux qu’ils accueillent. Cela implique ensuite de substituer à la concurrence stérile entre Etats une coopération géoéconomique structurée, fondée sur la coordination des politiques portuaires, la mutualisation des infrastructures critiques et la négociation collective avec les grandes puissances et les multinationales. Les ressources naturelles, quant à elles, doivent être exploitées dans une logique de chaînes de valeur souveraines, privilégiant la transformation locale, le raffinage, la production énergétique régionale et l’industrialisation, plutôt que l’exportation brute et dépendante.
Enfin, l’enjeu décisif est d’ordre cognitif : la formation d’une élite stratégique régionale, maîtrisant la géopolitique, le droit international, la négociation asymétrique, la prospective et l’intelligence économique. Sans cette capacité de pensée stratégique, la géographie devient une malédiction : les autres savent mieux que vous ce que vaut votre territoire.
La Corne de l’Afrique apparaît ainsi comme l’un des miroirs les plus implacables de la mondialisation contemporaine : un espace où la richesse du sol et de la mer alimente les stratégies des autres, tandis que les peuples restent à la périphérie des bénéfices. La question historique qui se pose est d’une simplicité trompeuse, mais d’une portée vertigineuse : la région, demeurera-t-elle un objet de la géopolitique mondiale, ou parviendra-t-elle enfin à s’ériger en sujet souverain de l’histoire internationale ?










































