Le monde contemporain est structuré par une opposition de plus en plus nette entre deux visions du monde irréductibles. Cette opposition ne relève ni d’un simple décalage technologique ni d’une divergence culturelle superficielle : elle engage deux rapports ontologiques au réel, deux régimes temporels, et deux manières de penser le rôle de la parole, du savoir et de la responsabilité intellectuelle. D’un côté, une vision du monde enfermée dans la conflictualité identitaire et la gestion violente du présent ; de l’autre, une vision tournée vers l’anticipation, la maîtrise du futur et la transformation de la condition humaine.

La première vision du monde, observable dans plusieurs sociétés africaines contemporaines, repose sur une perception fragmentée et essentialisée du corps social. Les identités y sont conçues comme des appartenances closes, héritées et non négociables. Des populations pourtant liées par des parentés objectives, des alliances matrimoniales anciennes et des histoires sociales profondément entremêlées en viennent à s’entretuer comme si elles étaient ontologiquement étrangères. Le monde y est perçu comme un espace de rivalité permanente, où l’autre – pourtant semblable – est réduit à une menace existentielle.

Cette vision est activement produite et entretenue par un régime discursif dominé par la simplification, l’affect et la répétition. Les réseaux sociaux y jouent un rôle structurant, en permettant à des acteurs dotés d’un fort capital de visibilité, mais dépourvus de légitimité intellectuelle, de s’imposer comme interprètes autorisés du réel. Ces figures deviennent des guides informels, des stratèges du ressentiment, diffusant de manière continue des discours de haine et de division. La parole ne vise plus la compréhension, mais la mobilisation émotionnelle ; elle ne relie plus, elle fracture.

Dans ce contexte, la position des intellectuels constitue un enjeu central. Théoriquement investis d’une fonction critique – celle de complexifier le réel, de déconstruire les évidences et de désamorcer les passions destructrices – nombre d’entre eux échouent à remplir ce rôle. Certains s’alignent ouvertement sur les discours dominants, recouvrant des positions profondément communautaristes d’un vernis pseudo-scientifique. L’histoire, la sociologie ou l’anthropologie sont alors instrumentalisées pour légitimer des frontières identitaires rigides. Les périodes de crise agissent comme des moments de dévoilement : sous la neutralité académique proclamée surgit une loyauté communautaire brute, incompatible avec toute prétention universaliste. D’autres intellectuels, plus lucides quant à la dangerosité de ces discours, adoptent une posture de retrait. Craignant les sanctions symboliques, l’exclusion sociale ou la violence verbale, ils choisissent le silence. Ce silence a des effets collectifs délétères : il laisse le champ libre aux entrepreneurs de la haine et contribue à l’appauvrissement du débat public. Il consacre la victoire des incendiaires sur les bâtisseurs. L’absence de médiation intellectuelle transforme la conflictualité en fatalité et normalise la violence comme mode ordinaire de régulation sociale.

Cette première vision du monde est par ailleurs renforcée par des dynamiques géopolitiques exogènes. Pour des raisons stratégiques – contrôle des ressources, sécurisation des zones d’influence, fragmentation des souverainetés – des puissances étrangères contribuent à attiser ou à exploiter les divisions internes. Les sociétés concernées, focalisées sur des antagonismes identitaires internes, deviennent en réalité les acteurs involontaires de stratégies qui les dépassent. Elles peinent à identifier les structures de pouvoir externe qui conditionnent leur violence. Le monde est alors perçu à travers un prisme étroit, incapable de saisir les véritables rapports de force globaux.

A l’opposé, se déploie une seconde vision du monde, portée principalement par les sociétés occidentales dominantes. Celle-ci repose sur un rapport prospectif au temps et sur une centralité accordée au savoir technoscientifique. Le présent y est conçu comme un point de départ vers un futur à construire, à anticiper et à maîtriser. L’humain n’y est plus pensé comme une donnée intangible, mais comme une entité susceptible d’être transformée par la science et la technologie. Cette vision s’incarne dans le projet posthumaniste, soutenu par des investissements massifs des grandes entreprises technologiques – Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft. A travers la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives, il s’agit de dépasser les limites constitutives de la condition humaine en libérant progressivement l’homme de la maladie, de la souffrance, du vieillissement, de la vulnérabilité et de la mort. L’homme augmenté – le posthumain – n’est plus pensé comme un être fragile et fini, mais comme une entité perfectible, optimisable, extensible. Le monde devient un champ d’expérimentation, et l’avenir un espace programmable. Dans ce second régime de perception, les intellectuels occupent une place structurelle différente. Ils sont intégrés – parfois de manière critique, parfois complaisante – aux dispositifs de production du futur : comités d’éthique, centres de recherche, think tanks, débats publics. Leur parole contribue à orienter les normes de l’humanité à venir.

L’opposition entre ces deux visions du monde est donc totale. Tandis que certaines sociétés se déchirent pour des identités héritées, souvent manipulées de l’extérieur, d’autres redessinent méthodiquement les contours biologiques, cognitifs et ontologiques de l’espèce humaine. Là où les unes consument leur énergie dans des guerres fratricides, les autres accumulent du capital technologique pour s’approprier l’avenir de l’humanité tout entière. D’un côté, une vision où la parole intellectuelle est soit instrumentalisée, soit réduite au silence, laissant prospérer la fragmentation identitaire ; de l’autre, une vision où le savoir est mobilisé pour projeter et façonner l’avenir de l’espèce humaine. Les premières sociétés demeurent prisonnières d’un présent conflictuel ; les secondes se positionnent comme architectes du futur. L’enjeu dépasse largement la question du développement. Il touche à la capacité d’une société à produire une médiation intellectuelle autonome, capable de désamorcer la violence, de nommer les manipulations et de rouvrir l’horizon du futur. Tant que les intellectuels resteront soit complices des passions communautaires, soit paralysés par la peur, les sociétés concernées continueront de se tromper d’ennemi et de combat. Pendant ce temps, ailleurs, se décidera – sans elles – ce que sera l’homme de demain.

Une question radicale se pose : que devient une société qui, au moment où l’humanité se projette au-delà d’elle-même, demeure prisonnière de haines fabriquées, de silences intellectuels et de conflits téléguidés ?