
Dans la poussière animée de la cité Hodan, à Balbala, là où les défis sociaux se lisent sur les murs autant que sur les visages, une association a choisi de faire de la vulnérabilité un levier d’action. Depuis plus de quinze ans, Sounah Al-Haya tisse patiemment un modèle singulier d’éducation inclusive et de solidarité communautaire à Djibouti. Née d’un engagement citoyen porté par des femmes, l’association s’est imposée comme un acteur majeur de la prise en charge des enfants à besoins spécifiques, tout en étendant son action à l’aide sociale et à l’autonomisation des publics les plus fragiles. Plus qu’une structure associative, Sounah Al-Haya incarne aujourd’hui une vision : celle d’une société où le handicap ne marginalise pas et où l’éducation devient un outil de réparation du lien social.

L’histoire commence en 2009, presque discrètement. À cette époque, quatre femmes de la cité Hodan décident de répondre, avec leurs moyens, à la précarité croissante de leur voisinage. Elles soutiennent une quarantaine de bénéficiaires, essentiellement des enfants issus de familles en grande difficulté. Rien ne laisse encore présager que cette initiative locale, née sans ressources conséquentes ni reconnaissance officielle, deviendra quelques années plus tard un pilier de l’éducation inclusive à Djibouti.
En 2012, l’association se structure juridiquement et intègre le paysage associatif national. Mais cette formalisation s’accompagne d’un épuisement des équipes, confrontées à des fragilités financières et organisationnelles qui menacent déjà la survie du projet.

Le salut arrive en 2013, presque par hasard, lorsqu’un don de 5 000 dollars permet de relancer les activités. Ce soutien agit comme un catalyseur. Il marque un tournant décisif en ouvrant la voie à un projet plus ambitieux, pensé dans la durée : la création de l’école inclusive « Future Génération ». Ce choix traduit une évolution profonde de la mission de Sounah Al-Haya, qui passe progressivement d’une aide ponctuelle à un projet éducatif structuré, ancré dans une logique d’autofinancement et de professionnalisation. Pourtant, le chemin reste semé d’embûches. Entre 2015 et 2016, l’association traverse de nouvelles périodes de fragilité, avec des effectifs fluctuants et des difficultés à stabiliser ses équipes en raison de salaires modestes et de conditions de travail exigeantes. À deux reprises, la fermeture est envisagée. Mais à chaque fois, la conviction des membres fondateurs et l’adhésion de la communauté permettent d’éviter le pire. L’année 2016 marque un renouveau décisif, soutenu par une mobilisation de donateurs anonymes et par l’ouverture du premier centre éducatif dédié aux enfants à besoins spécifiques. À partir de ce moment, l’inclusion devient le cœur battant du projet associatif.
L’école inclusive, un pari audacieux dans un contexte de rareté
À Djibouti, la prise en charge de l’autisme, des déficiences intellectuelles et du polyhandicap reste un défi majeur. Le manque de filières spécialisées, la rareté des professionnels formés et le poids des représentations sociales constituent autant de freins à l’inclusion scolaire. C’est précisément dans ce contexte que Sounah Al-Haya fait le choix audacieux de ne pas isoler les enfants porteurs de handicap, mais de les intégrer au sein d’un parcours éducatif partagé.
Depuis 2013, l’école «Future Génération» accueille ainsi des élèves avec et sans handicap dans les mêmes classes, avec un accompagnement adapté.
Cette inclusion ne relève pas du symbole. Elle est pensée comme une réalité quotidienne, structurée autour d’évaluations régulières et de passerelles entre les centres éducatifs spécialisés et l’école primaire. Chaque année, certains enfants suivis dans les centres à besoins spécifiques sont orientés vers les classes ordinaires lorsqu’ils en ont les capacités. Cette dynamique favorise non seulement les apprentissages scolaires, mais aussi la sociabilisation, l’émulation et l’acceptation de la différence dès le plus jeune âge. En octobre 2025, l’ouverture d’une classe ULIS vient renforcer ce dispositif, en offrant aux enfants un espace complémentaire, aménagé pour travailler l’autonomie, les médiations éducatives et les acquis scolaires dans un cadre sécurisé.
Parallèlement à l’école inclusive, les centres éducatifs spécialisés jouent un rôle essentiel. Le premier ouvre en 2016 pour les enfants âgés de 3 à 11 ans. Dès l’accueil, chaque enfant bénéficie d’une évaluation individualisée qui permet de construire un projet éducatif adapté à ses besoins, qu’il s’agisse de langage, de motricité, de comportement ou d’autonomie. L’accompagnement s’inscrit dans la durée, avec un suivi annuel qui permet d’ajuster les pratiques et de mesurer les progrès. L’équipe se compose progressivement de professionnels paramédicaux, dont des orthophonistes, kinésithérapeutes et psychomotriciens, souvent issus de volontariats internationaux.
Cette dimension pluridisciplinaire constitue l’une des grandes forces de Sounah Al-Haya, mais elle révèle aussi ses limites structurelles. Le manque de spécialistes formés localement oblige l’association à recruter à l’étranger, ce qui entraîne des coûts élevés et parfois des ruptures dans la continuité de l’accompagnement. Malgré ces contraintes, les besoins ne cessent d’augmenter. Alors qu’une trentaine de bénéficiaires étaient accueillis à l’origine, les centres éducatifs comptent aujourd’hui près d’une centaine d’enfants, et les listes d’attente s’allongent, témoignant d’une demande sociale largement supérieure aux capacités d’accueil. L’ouverture, en 2020, d’un centre dédié aux adolescents et jeunes adultes marque une nouvelle étape. Destiné aux 11–35 ans, ce centre s’oriente vers l’acquisition de compétences sociales et professionnelles. Il accueille à la fois des jeunes à besoins spécifiques, des enfants de la rue sortis du circuit scolaire et des femmes en situation de grande fragilité. Les programmes mis en place visent à reconstruire des savoirs fondamentaux, mais aussi à préparer une insertion progressive dans la vie active, à travers des ateliers pratiques et des expériences de stage.
Solidarité, autonomisation et réparation du lien social
Au-delà de l’éducation, Sounah Al-Haya s’est imposée comme un acteur majeur de l’aide sociale à Djibouti. À partir de 2018, grâce au soutien de partenaires internationaux, l’association élargit son champ d’intervention et développe un volet humanitaire d’urgence. Des distributions alimentaires sont organisées régulièrement dans les quartiers prioritaires de la capitale, mais aussi dans les régions et les villages de la sous-région. Ces actions répondent à des besoins immédiats, tout en s’inscrivant dans une logique de dignité et de respect des bénéficiaires.
Le mois de Ramadan constitue un temps fort de cet engagement. Chaque jour, plus d’une centaine de personnes bénéficient d’un iftar, tandis que des distributions plus larges sont menées à l’échelle nationale. L’association intervient également lors de situations critiques, comme en février 2025 dans les villages de Dubtey et Kodeyeh, où elle découvre une situation sanitaire alarmante liée aux effets des fortes chaleurs sur la vue des habitants.
Face à cette urgence, Sounah Al-Haya mobilise ses réseaux et agit en partenariat avec une fondation internationale pour apporter un soutien rapide, illustrant sa capacité d’adaptation et de réaction face à l’imprévu.
L’autonomisation constitue un autre pilier de l’action associative. Les ateliers de couture, de cuisine et d’art ne se limitent pas à une formation technique. Ils permettent aux bénéficiaires, en particulier aux femmes et aux jeunes adultes, de développer une activité génératrice de revenus et de retrouver une place active dans la société. À l’occasion de l’Aïd, les vêtements confectionnés dans les ateliers sont vendus, créant une boucle vertueuse entre apprentissage, valorisation du travail et solidarité communautaire.
Aujourd’hui, Sounah Al-Haya compte plus de quatre-vingts salariés. L’école « Future Génération » scolarise trois cents élèves et les centres éducatifs accompagnent près d’une centaine de bénéficiaires.
Ces chiffres traduisent une montée en charge constante, mais ils révèlent aussi la fragilité d’un modèle confronté à des contraintes budgétaires et humaines importantes. Les charges sont élevées, les contributions familiales souvent faibles, et la dépendance aux financements extérieurs demeure forte. Dans un contexte où les filières nationales de formation en éducation spécialisée sont encore inexistantes, l’association doit sans cesse composer avec un équilibre précaire.
Malgré ces défis, Sounah Al-Haya poursuit son chemin, portée par une conviction simple mais puissante : chaque enfant, chaque jeune, a droit à un avenir digne, quelles que soient ses capacités ou son histoire.
En transformant le regard sur le handicap et en faisant de l’inclusion une pratique quotidienne, l’association ne se contente pas d’éduquer. Elle répare, patiemment, le tissu social djiboutien, une classe, un atelier, un repas partagé à la fois.
N. Kadassiya








































