C’est dans une capitale confrontée aux défis de l’immigration, les embouteillages récurrents surtout aux heures de pointes, le ruissellement d’eaux usées dans certains quartiers, insalubrité persistante, multiplication des actes d’incivilité, carcasses de véhicules abandonnées sur les principales artères, que Abdi Hassan Ahmed a pris le 18 novembre 2025, les rênes de la préfecture de Djibouti. Dans cette interview exclusive, il nous livre sa vision pour une capitale mieux organisée, plus sûre et plus respectueuse du cadre de vie collectif.

Un éclairage nécessaire pour comprendre les enjeux majeurs de gouvernance urbaine à Djibouti.

La Nation : Monsieur le Préfet, vous avez été nommé à la tête de la préfecture de Djibouti-ville le 18 novembre 2025. Dans quel état d’esprit avez-vous pris vos fonctions ?

Abdi Hassan Ahmed : J’ai pris mes fonctions avec un profond sens de la responsabilité et de l’humilité. Connaissant bien cette ville pour y avoir exercé pendant plus de trente ans, j’avais pleinement conscience de l’ampleur et de l’exigence de la mission qui m’était confiée. Dès le premier jour, mon engagement a été de servir l’État avec loyauté, tout en plaçant l’écoute des citoyens au centre de l’action publique. Comprendre leurs préoccupations, répondre avec rigueur, agir avec proximité et discernement constituent les principes qui guident mon action. Après plus de trois décennies passées au sein de l’administration préfectorale et notamment aux Sous-Préfectures des Arrondissements, je mesure à la fois ses forces, ses contraintes et les attentes légitimes qu’elle suscite. Mon état d’esprit s’inscrit dans une démarche de continuité et de responsabilité, mais aussi d’ouverture et d’écoute. Il s’agit de s’appuyer sur l’expérience collective, de consolider ce qui fonctionne, tout en accompagnant les évolutions nécessaires, dans un souci constant d’équité, de modernisation maîtrisée et de service de l’intérêt général.

Quels ont été, dès votre arrivée, les constats les plus urgents que vous avez remarqué dans la gestion de la capitale ?

Plusieurs constats se sont imposés rapidement. Tout d’abord, la pression démographique et urbaine, qui s’exerce sur un espace limité, pèse lourdement sur les infrastructures existantes et sur la capacité des services publics à répondre efficacement aux besoins de la population.

Cette croissance rapide, souvent accompagnée d’une urbanisation non maîtrisée, engendre des tensions sur le foncier, l’accès aux services de base et la mobilité urbaine. Face à cette situation, nous avons engagé un travail de coordination renforcée avec les services de l’Habitat, de l’Urbanisme et les sous-préfectures afin de mieux encadrer les constructions, prévenir les installations anarchiques et orienter les populations vers des solutions conformes à la réglementation.

Ensuite, la multiplication des problèmes liés à l’insalubrité, aux occupations anarchiques, aux embouteillages et aux incivilités constitue un défi majeur pour le cadre de vie. Ces phénomènes traduisent à la fois des insuffisances structurelles et un déficit de civisme. Pour y répondre, la préfecture a initié, en collaboration avec la mairie et les forces de sécurité, des actions ciblées de libération de l’espace public, de régulation de la circulation aux heures de pointe et de lutte contre les comportements contraires aux règles de vie collective.

Parallèlement, un accent particulier est mis sur la sensibilisation des citoyens, car la durabilité des solutions passe nécessairement par l’adhésion de la population.

Enfin, la nécessité de renforcer la coordination entre les différents services de l’État et les collectivités locales s’est imposée comme une priorité. Les problématiques urbaines sont transversales et exigent une action concertée.

Nous avons donc œuvré à améliorer les mécanismes de concertation, à clarifier les responsabilités de chaque acteur et à instaurer une culture de travail en synergie. Cette approche permet aujourd’hui d’apporter des réponses plus rapides, plus cohérentes et plus efficaces aux attentes légitimes des habitants de Djibouti-ville.

Depuis votre arrivée, vous recevez quotidiennement de nombreux citoyens à la préfecture. Quels sont les problèmes qui reviennent le plus souvent ? Et comment les remédiez-vous ?

Les doléances que nous recevons concernent principalement les litiges fonciers, les conflits de voisinage, les occupations illégales de terrains ou de bâtiments, les nuisances diverses, mais également les demandes d’accompagnement administratif, notamment de la part de citoyens qui peinent à s’orienter dans les procédures. Ces situations traduisent à la fois la pression urbaine croissante et le besoin d’un encadrement administratif de proximité.

Face à ces problématiques, la préfecture privilégie systématiquement la médiation lorsque le dialogue permet d’aboutir à une solution durable. Les sous-préfectures jouent ici un rôle essentiel de proximité, en facilitant la concertation entre les parties et en recherchant des compromis respectueux de la loi et des réalités sociales. Lorsque la médiation atteint ses limites et qu’une décision administrative s’impose, celle-ci est prise dans le strict respect des textes en vigueur, en étroite coordination avec les services compétents de l’État et les sous-préfectures concernées. L’objectif est d’assurer une application équitable, transparente et apaisée des décisions, en évitant toute brutalité inutile, tout en garantissant l’autorité de l’État et la protection de l’intérêt général. Cette approche, fondée sur l’écoute, la proximité et la rigueur administrative, permet de traiter les dossiers avec efficacité tout en préservant la cohésion sociale, qui demeure un enjeu majeur dans une capitale aussi dense et diverse que Djibouti-ville.

Beaucoup de Djiboutiens confondent encore le rôle de la mairie et celui de la préfecture. Pouvez-vous préciser ce qui relève des compétences de la mairie et ce qui relève de celles de la préfecture ?

La mairie est une collectivité territoriale élue, issue du suffrage des citoyens. À ce titre, elle est chargée de la gestion quotidienne de la ville et des services de proximité. Ses compétences couvrent notamment la propreté urbaine, la gestion des marchés ainsi que l’ensemble des services municipaux destinés à améliorer le cadre de vie des habitants. Elle agit au plus près des besoins locaux et traduit, à travers ses actions, les orientations des élus municipaux.

La préfecture, quant à elle, représente l’État dans la capitale. Elle a pour mission essentielle de veiller à la stricte application des lois et règlements de la République, de contrôler la légalité des actes pris par la mairie, et de coordonner l’ensemble des services déconcentrés de l’État. Elle est également garante du maintien de l’ordre public, en lien avec les forces de sécurité, et assure l’organisation des élections, afin de garantir leur transparence et leur bon déroulement.

Il s’agit donc de deux institutions distinctes dans leurs rôles, mais pleinement complémentaires dans leurs missions. La mairie agit sur le plan de la gestion locale, tandis que la préfecture veille à l’intérêt général et à la cohérence de l’action publique. Ensemble, dans un esprit de coopération et de respect mutuel des compétences, elles œuvrent au service des citoyens et au bon fonctionnement de Djibouti-ville.

Comment s’articule concrètement la collaboration entre la préfecture de Djibouti-ville et la mairie ?

La collaboration repose avant tout sur un dialogue permanent, une concertation régulière et un respect strict des compétences de chaque institution. La préfecture et la mairie entretiennent ainsi des échanges constants, tant au niveau stratégique qu’opérationnel, afin de garantir la cohérence, la complémentarité et l’efficacité de l’action publique.

Concrètement, cette coopération se traduit par un travail conjoint sur les questions de gestion urbaine et de salubrité, à travers des actions coordonnées visant à améliorer durablement la propreté, l’hygiène et l’organisation des quartiers. L’objectif commun demeure l’amélioration durable du cadre de vie des habitants de Djibouti-ville. En conjuguant les compétences de la mairie et l’autorité de l’État représentée par la préfecture, nous nous attachons à apporter des réponses concrètes, visibles et adaptées aux attentes légitimes des citoyens, dans un esprit de responsabilité partagée et de service public.

Avez-vous identifié des axes prioritaires qui nécessite une intervention urgente dans la capitale ?

Oui, plusieurs priorités ont été clairement identifiées. La sécurité et le maintien de l’ordre public constituent un axe central, car ils conditionnent la tranquillité des citoyens et le bon fonctionnement de la capitale. À cet effet, la préfecture renforce la coordination avec les forces de sécurité afin de prévenir les troubles, lutter contre les incivilités et assurer une présence dissuasive dans les zones sensibles. La lutte contre l’insalubrité figure également parmi les priorités majeures. Elle passe par des actions conjointes avec la mairie pour améliorer la propreté urbaine, libérer l’espace public occupé de manière anarchique et responsabiliser les usagers à travers des campagnes de sensibilisation, accompagnées, lorsque nécessaire, de mesures coercitives prévues par la loi.

La fluidité de la circulation représente un autre enjeu important, notamment aux heures de pointe. Des dispositifs de régulation du trafic sont mis en place en collaboration avec les services compétents, parallèlement à des actions visant à dégager les axes principaux et à mieux organiser l’occupation de la voirie.

La gestion des occupations illégales, qu’il s’agisse de terrains ou de l’espace public, fait l’objet d’un suivi rigoureux. La préfecture privilégie la concertation et la médiation, mais intervient avec fermeté lorsque la loi est enfreinte, afin de préserver l’ordre urbain et l’intérêt général.

Enfin, la prévention des risques liés aux aléas climatiques, notamment les inondations, constitue une priorité transversale. Elle repose sur l’anticipation, la coordination des services, la sensibilisation des populations et la préparation de dispositifs d’intervention rapide.

L’ensemble de ces axes nécessite une action coordonnée, progressive et durable, impliquant l’État, les collectivités locales et les citoyens, afin d’inscrire les réponses apportées dans le temps et de renforcer la résilience de Djibouti-ville.

Djibouti-ville fait face à des défis tels que l’immigration, les aléas climatiques, les embouteillages récurrents surtout aux heures de pointes, le ruissellement d’eaux usées dans certains quartiers, insalubrité persistante, multiplication des actes d’incivilité, carcasses de véhicules abandonnées sur les principales artères, qu’avez-vous prévu pour y faire face ?

Nous avons engagé un travail de coordination renforcée avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment les ministères sectoriels, la mairie, les forces de sécurité et les services techniques, afin d’apporter des réponses cohérentes et efficaces aux problématiques urbaines. Cette approche concertée permet d’éviter les actions isolées et d’assurer une meilleure complémentarité des interventions sur le terrain.

Dans ce cadre, des opérations ciblées et régulières sont menées pour lutter contre les incivilités, l’abandon de carcasses de véhicules sur la voie publique et les occupations anarchiques de l’espace urbain. Ces actions visent à rétablir l’ordre, à améliorer la sécurité et à préserver le cadre de vie des habitants, tout en veillant au respect des procédures et des droits des citoyens.

Sur le long terme, l’objectif est d’aller au-delà des interventions ponctuelles pour instaurer durablement une culture du respect de l’espace public et des règles de vie collective. Cela passe par la sensibilisation, l’exemplarité de l’action publique et l’application équitable de la loi, afin de renforcer le civisme et la responsabilité de chacun au service d’une capitale plus ordonnée et plus agréable à vivre.

Les inondations et épisodes climatiques extrêmes sont devenus récurrents. Comment la préfecture anticipe-t-elle ces situations ?

La préfecture joue un rôle central dans l’anticipation et la gestion des crises liées aux aléas climatiques et aux situations d’urgence. Nous assurons, avec le concours des services compétents, un suivi rigoureux de la veille météorologique et des systèmes d’alerte précoce, afin de détecter rapidement les risques et de réagir avant que les événements ne deviennent critiques.

Parallèlement, des plans d’urgence sont élaborés et régulièrement mis à jour, en coordination avec les services de secours, les collectivités locales et les ministères concernés. Ces dispositifs incluent également la sensibilisation des populations, particulièrement celles des zones les plus exposées, afin qu’elles connaissent les comportements à adopter et puissent réagir efficacement en cas de crise.

« Les problématiques urbaines sont transversales et exigent une action concertée entre l’État, les collectivités locales et les citoyens. »

En situation d’urgence, la préfecture se transforme en centre de coordination opérationnel, mobilisant rapidement les secours et les services techniques pour une intervention concertée et efficace, avec pour objectif principal la protection des habitants et la limitation des dommages.

Quels dispositifs d’alerte et de coordination ont été renforcés ces dernières années ?

Les dispositifs d’alerte précoce ont été consolidés pour permettre une détection rapide des situations à risque et une réaction immédiate. Parallèlement, la coordination avec la protection civile, la police, la gendarmerie et les services techniques de l’Etat a été renforcée, afin d’assurer une mobilisation rapide et efficace des secours en cas de crise.

Les sous-préfectures jouent un rôle clé de relais sur le terrain, en particulier dans les quartiers les plus exposés aux aléas climatiques. Elles assurent la transmission des informations, l’accompagnement des populations et la mise en œuvre des mesures d’urgence décidées par la préfecture, garantissant ainsi une réponse de proximité, coordonnée et efficace.

Comment s’articule la gestion de crise entre la préfecture, les collectivités locales et les services de secours ?

La gestion de crise repose sur une chaîne claire de commandement et de coordination, permettant à chaque acteur de connaître son rôle et ses responsabilités. La préfecture centralise l’ensemble des informations disponibles, évalue la situation et prend les décisions nécessaires pour protéger les populations et limiter les dommages. Elle assure également la coordination des collectivités locales, des services de secours et des forces de sécurité, afin de garantir une réponse rapide, cohérente et efficace. Cette organisation permet non seulement d’intervenir efficacement sur le terrain, mais aussi d’assurer la continuité des services essentiels et de maintenir la confiance des citoyens face aux situations d’urgence.

Les populations les plus vulnérables sont souvent les plus exposées. Quelles mesures spécifiques sont prévues pour leur protection ?

Une attention particulière est portée aux populations vivant dans les zones à risque, souvent les plus vulnérables face aux aléas climatiques et aux situations d’urgence. En lien étroit avec les services sociaux, les associations humanitaires et les collectivités locales, nous travaillons à leur sensibilisation pour qu’elles connaissent les risques et adoptent les comportements appropriés.

« Djibouti-ville est notre bien commun, et chacun d’entre nous a un rôle à jouer pour préserver la propreté, la sécurité et le respect de l’espace public. »

Nous veillons également à renforcer les systèmes d’alerte afin qu’ils soient accessibles et efficaces pour tous. Lorsque la situation l’exige, des mesures de mise à l’abri sont mises en œuvre, avec un suivi attentif des populations concernées, garantissant ainsi leur sécurité et leur protection jusqu’au retour à la normale. Cette approche vise à prévenir les pertes humaines et matérielles, tout en consolidant la résilience des habitants face aux crises.

Pour clôturer, quel message souhaitez-vous adresser aux habitants de Djibouti-ville concernant le respect de l’espace public et des règles de vie collective ?

Djibouti-ville est notre bien commun, et chacun d’entre nous a un rôle à jouer pour en préserver la propreté, la sécurité et l’image. Le respect de l’espace public, des règles de vie collective et des lois de la République sont essentiel pour garantir un cadre de vie agréable et sûr pour tous.

L’État fera son devoir, en assurant le maintien de l’ordre, la gestion des services publics et la protection des citoyens. Mais l’amélioration de l’image de notre capitale dépend également de l’engagement de chacun.

Propos recueillis par RB