« Deux cent cinquante ingénieurs formés à Djibouti »… Non pas ailleurs, non pas dans des universités étrangères dont nous importions les diplômes et, parfois, les désillusions. Mais ici même, sur notre sol, dans nos institutions, par nos propres capacités académiques. Ce chiffre n’est pas un événement comme un autre : c’est un véritable basculement.

Longtemps, le développement djiboutien s’est heurté à une contradiction insurmontable : des ambitions légitimes d’une part, une dépendance chronique aux expertises extérieures d’autre part. Ports, énergie, télécommunications, infrastructures, numérique… les projets se succédaient, mais la maîtrise technique demeurait partielle et sous-traitée. En clair, nous construisions sans toujours savoir construire seuls. La formation des 250 premiers ingénieurs marque le début de la fin de cette vulnérabilité.

Ce qui se joue ici dépasse la simple réussite académique. Il s’agit d’un acte de souveraineté. Dans le monde contemporain, la vraie indépendance ne se mesure plus seulement en frontières protégées ou en drapeaux hissés, mais en capacités nationales de conception, d’innovation et de pilotage technologique. Un pays qui ne maîtrise pas ses compétences clés est un pays exposé, dépendant, parfois condamné à exécuter des décisions prises ailleurs.

Le chef de l’État, Hadji Ismail Omar Guelleh, l’a rappelé à juste titre dans son discours : former des ingénieurs, c’est former des « bâtisseurs », des «concepteurs », des « innovateurs ». Autrement dit, des acteurs capables non seulement d’exploiter des infrastructures, mais de les penser et de les améliorer. C’est une rupture avec une logique ancienne où la jeunesse était souvent orientée vers des filières généralistes et déconnectées des besoins réels de l’économie nationale.

Mais cette avancée, aussi majeure soit-elle, ne signifie pas la ligne d’arrivée. Elle est la ligne de départ. Former des centaines d’ingénieurs n’a de sens que si l’État, le secteur privé et les institutions publiques leur offrent un écosystème cohérent : projets structurants, laboratoires de recherche, politique industrielle claire, incitations à l’innovation numérique et à l’entrepreneuriat technologique… Sans cela, la compétence risque de s’user ou, pire, de s’exiler.

Djibouti a franchi un cap historique. Pour la première fois, le pays démontre qu’il peut produire ses propres élites techniques, non comme exception, mais comme système. C’est peut-être là, plus que dans n’importe quel chantier, que se trouve la vraie infrastructure du futur, c’est-à-dire le capital humain. Et c’est à travers lui que se jouera, dans les prochaines années, non seulement la compétitivité de l’économie djiboutienne, mais sa capacité à rester maîtresse de son destin.