Le discours prononcé hier  devant l’Assemblée nationale par le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed n’était pas un simple exercice institutionnel. À l’approche de l’élection présidentielle, il avait valeur de cap politique, voire de profession de foi collective pour une majorité qui entend inscrire son action dans la continuité et la stabilité.

Loin d’un exposé technocratique, le Premier ministre  a choisi de parler d’emplois, de pouvoir d’achat, d’avenir des enfants et de paix. Autrement dit, de ce qui touche directement à la vie quotidienne des Djiboutiens. Ce choix n’est pas anodin. Il traduit la conscience que les grands indicateurs macroéconomiques, aussi flatteurs soient-ils, ne suffisent plus à convaincre. La croissance, enregistrée  année après année, doit désormais se ressentir dans les foyers.

L’argument central demeure celui de la transformation engagée depuis deux décennies : ports modernisés, zones franches, corridor ferroviaire, ambition digitale, futur pôle industriel à Damerjog. Djibouti se veut hub logistique, hub numérique, demain hub financier. Le modèle est clair : faire de la position géographique un levier de prospérité durable. Notre pays a gagné en visibilité, en attractivité et en infrastructures.

La question est celle du partage. La croissance logistique et portuaire, par nature capitalistique, crée-t-elle suffisamment d’emplois directs et qualifiés ? Les projets industriels annoncés sauront-ils absorber une jeunesse toujours plus nombreuse et formée ? L’enjeu n’est plus seulement de bâtir, mais de diffuser les fruits de ce développement.

Sur le pouvoir d’achat, le gouvernement met en avant la libéralisation de certains secteurs, l’augmentation de l’offre de logements, le soutien à la production agricole locale. Là encore, la logique est structurelle : agir sur les dépenses pour soulager les ménages. C’est une approche pertinente. Toutefois, elle devra être évaluée à l’aune de la réalité des prix, de l’accès au crédit et de la stabilité des revenus. Le sentiment économique des citoyens pèse souvent plus lourd que les statistiques.

Le discours a aussi insisté sur la santé, l’éducation et l’excellence. Former des médecins, des ingénieurs, investir dans les technologies numériques, promouvoir l’égalité des genres : ces orientations sont essentielles pour consolider le capital humain. Un pays ne se développe durablement que si sa jeunesse y trouve des perspectives concrètes. L’excellence doit maintenant s’accompagner d’un marché du travail capable d’absorber ces compétences.

Au fond, le message politique est limpide : dans un environnement régional instable, la stabilité reste la première richesse nationale. Le rappel de l’unanimité parlementaire sur la réforme constitutionnelle et l’évocation constante de l’unité nationale s’inscrivent dans cette logique. La paix intérieure et la cohésion sociale sont présentées comme les conditions sine qua non de toute prospérité.

Cet argument porte, surtout dans une Corne de l’Afrique traversée par les crises. Mais il implique une responsabilité accrue. La stabilité ne peut être seulement sécuritaire ou institutionnelle ; elle doit être aussi sociale et économique.

Ce discours trace donc une ligne de continuité : diversification économique, indépendance énergétique, solidarité nationale, diplomatie de paix. Il reflète une vision structurée et assumée. L’heure n’est plus aux annonces, mais à la concrétisation. Les Djiboutiens, à l’approche d’une échéance décisive, attendent des résultats tangibles.

La question centrale demeure simple : la transformation engagée saura-t-elle se traduire par une amélioration visible et durable du quotidien ? C’est sur ce terrain que se jouera la crédibilité du cap proposé.