La région somalie d’Éthiopie a longtemps été perçue comme instable, voire marginale. Or c’est là que s’est jouée, la semaine dernière, une séquence diplomatique d’une portée politique non négligeable pour la Corne de l’Afrique : trois dirigeants – Djiboutien, Éthiopien, Somalien – réunis à Jigjiga, puis à Ayshaca.
Car ce déplacement des trois leaders ne relève point d’une simple courtoisie entre chefs d’État. Il s’inscrit dans une stratégie lucide qui consiste à replacer la coopération régionale au cœur de la sécurité collective, à un moment où la Corne est plus que jamais traversée par des tensions structurelles et des recompositions d’alliances.
Jigjiga n’est pas Addis-Abeba, pas plus qu’Ayshaca n’est un centre décisionnel. Mais c’est précisément ce qui donne à ces rencontres leur force symbolique. En choisissant ces territoires frontaliers, chargés d’histoire, les trois dirigeants ont envoyé un message clair : la stabilité ne se décrète pas depuis les capitales, elle se construit dans les zones de contact, là où se croisent les peuples et, parfois, les fractures.
Dans une région où les conflits se nourrissent souvent de marginalisation territoriale et d’exclusion économique, inaugurer des projets de développement – hôtel, infrastructures énergétiques, connectivité – n’est pas un acte neutre. C’est affirmer que le développement est un instrument de paix, et la paix, une condition de survie collective.
Le contexte donne à cette rencontre une résonance particulière. La Somalie poursuit sa reconstruction institutionnelle sous pression sécuritaire permanente. L’Éthiopie cherche à rééquilibrer ses équations internes et régionales. Quant à Djibouti, le pays demeure un pivot stratégique, à la fois portuaire, diplomatique et sécuritaire, dans un environnement où se croisent grandes puissances et rivalités maritimes.
Dans ce paysage mouvant, la trilatérale de Jigjiga apparaît comme une réponse africaine à des défis africains. Une réponse fondée non sur l’ingérence, mais sur l’interdépendance assumée. Elle consacre une vision, celle d’une Corne de l’Afrique qui refuse d’être un simple théâtre d’influences extérieures et entend (re)devenir sujet de son propre destin.
Le Président Guelleh, fidèle à une diplomatie de constance et de sobriété stratégique, y a rappelé une évidence souvent oubliée : sans entente régionale, il n’y a ni sécurité durable, ni prospérité partagée. Djibouti, par sa géographie, n’a jamais eu le luxe de l’isolement. Sa doctrine est sans ambiguïté: transformer la contrainte spatiale en levier politique.
Ainsi, Jigjiga et Ayshaca ne sont pas seulement des étapes de terrain. Elles sont des signaux géopolitiques. Elles disent que la Corne n’est pas condamnée à être une zone de crises permanentes, mais peut devenir un espace d’intégration graduelle et d’infrastructures partagées.
Dans un monde où la tentation du rapport de force ressurgit partout, cette trilatérale de Jigjiga rappelle que la véritable puissance, dans la Corne d’Afrique, ne se mesure pas à la capacité de nuisance, mais à l’aptitude à bâtir ensemble.








































