
Pays de transit devenu terre d’accueil durable, Djibouti abrite aujourd’hui des dizaines de milliers de réfugiés venus principalement de la Corne de l’Afrique et du Yémen. Souvent salué pour son cadre juridique progressiste, notamment en matière d’accès à l’éducation, notre pays fait néanmoinsface à des défis structurels importants dans un contexte de ressources limitées et de pressions régionales croissantes. Dans cet entretien, le Secrétaire exécutif de l’Office National d’Assistance aux Réfugiés et Sinistrés (ONARS) dresse un état des lieux sans complaisance des avancées réalisées, des obstacles persistants et des attentes vis-à-vis de la communauté internationale.
La Nation :Monsieur le secrétaire exécutif de l’ONARS, Djibouti est souvent présenté comme un pays d’accueil exemplaire pour les réfugiés, notamment en matière d’éducation. Concrètement, quels sont aujourd’hui les principaux acquis obtenus par l’ONARS dans la scolarisation des enfants réfugiés, et quels indicateurs vous permettent de parler de progrès réels ?
Mohamed Ali Kamil : Djibouti est effectivement cité comme un modèle régional, et cela repose sur des choix politiques clairs et assumés. Le principal acquis, fondamental, est d’ordre juridique. Depuis l’adoption en 2017 d’une loi garantissant aux réfugiés les mêmes droits à l’éducation que les nationaux, nous avons posé les bases d’une inclusion réelle et durable. Cette loi n’est pas symbolique : elle se traduit concrètement sur le terrain.
Aujourd’hui, les enfants réfugiés sont inscrits dans les établissements publics, suivent les mêmes programmes que les élèves djiboutiens et passent les mêmes examens nationaux. Cela marque une rupture nette avec des approches parallèles ou marginalisées observées ailleurs. En termes d’indicateurs, nous constatons une progression significative du taux de scolarisation dans le primaire, rendue possible par l’amélioration de l’accès aux salles de classe, aux manuels scolaires et aux cantines. L’enseignement primaire est désormais bien implanté dans des camps comme Ali Addeh et Holl-Holl, ce qui constitue un progrès tangible.
L’accès à l’éducation est garanti par les lois nationales et les engagements internationaux de Djibouti. Comment l’ONARS veille-t-il à la mise en œuvre effective de ces textes, notamment dans les camps comme Ali Addeh, Holl-Holl et Markasi, mais aussi pour les réfugiés vivant en milieu urbain ?
La mise en œuvre effective de ces droits repose sur une coordination étroite entre plusieurs acteurs. L’ONARS travaille en partenariat constant avec le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, le HCR et d’autres partenaires techniques et financiers. Dans les camps comme Ali Addeh, Holl-Holl et Markasi, mais aussi en milieu urbain, notre action consiste à appuyer l’extension des infrastructures scolaires dans les zones à forte concentration de réfugiés. Par ailleurs, le volet pédagogique est essentiel. Le MENFOP a multiplié les initiatives, notamment le recrutement d’enseignants supplémentaires et la mise en place de programmes de remédiation pour répondre aux difficultés linguistiques rencontrées par certains élèves. Enfin, un élément souvent sous-estimé mais crucial concerne la documentation. En collaboration avec le HCR, l’ONARS assure l’impression et la délivrance des documents d’identité, condition indispensable pour l’inscription scolaire et l’accès aux services publics.
Malgré les avancées, des défis persistent : manque de ressources, barrière linguistique, accès limité au secondaire. Quelles sont aujourd’hui, selon vous, les principales difficultés structurelles freinant une intégration éducative complète des réfugiés, et comment l’ONARS y répond-il ?
Vous avez raison de souligner ces défis, car ils sont bien réels. Le principal frein reste l’accès limité à l’enseignement secondaire. Si le primaire est relativement bien couvert dans les camps, le nombre d’élèves diminue fortement au fur et à mesure que l’on progresse dans les niveaux d’éducation. Les infrastructures du secondaire sont insuffisantes, et l’intégration dans les établissements nationaux reste un chantier prioritaire. À cela s’ajoutent les barrières linguistiques et les difficultés scolaires initiales de certains enfants, liées à des parcours éducatifs interrompus.
Des programmes de remédiation ont été mis en place, et des manuels sont traduits dans plusieurs langues pour faciliter l’apprentissage.
Enfin, la question des ressources financières est centrale. La réduction ou la cessation de certains financements, notamment ceux qui soutenaient le système éducatif, fragilise les acquis. Face à cela, l’ONARS intensifie ses efforts de plaidoyer et de mobilisation de nouveaux partenariats afin de garantir la continuité et l’extension des services éducatifs.
La question des droits des réfugiés dépasse l’éducation et touche aussi à l’accès au travail, à la santé et à la protection juridique. Comment évaluez-vous l’état général des droits des réfugiés à Djibouti, et quels progrès restent à accomplir pour renforcer leur autonomie et leur dignité ?
Djibouti a fait le choix d’une approche globale de la protection des réfugiés. Sur le plan juridique, des avancées notables ont été réalisées, notamment en matière de documentation. Le travail conjoint entre l’ONARS et le HCR pour la délivrance et le renouvellement des documents d’identité permet aux réfugiés d’accéder plus facilement à leurs droits fondamentaux. Cependant, l’autonomie réelle passe aussi par l’accès au travail et aux services de santé. Des efforts sont engagés, y compris pour l’inclusion des personnes réfugiées en situation de handicap, mais l’accès à l’emploi formel demeure limité. Des discussions sont en cours avec des partenaires internationaux, notamment pour renforcer les opportunités économiques dans les zones d’accueil. Il reste encore beaucoup à faire pour transformer la protection juridique en dignité vécue au quotidien.
Enfin, face à l’augmentation des flux de réfugiés et aux ressources limitées du pays, quel message souhaitez-vous adresser à la communauté internationale pour garantir un soutien plus durable à Djibouti, afin de consolider son rôle de modèle régional en matière d’accueil et de protection des réfugiés ?
Djibouti accueille aujourd’hui environ 35 000 réfugiés et demandeurs d’asile, soit plus de 3 % de sa population totale, malgré des ressources limitées et une forte vulnérabilité climatique. Ce choix d’une politique d’asile ouverte repose sur une volonté politique constante, mais il ne peut être soutenu durablement sans un engagement international fort.
Notre message à la communauté internationale est clair : il est temps de passer d’un soutien ponctuel à un engagement pluriannuel, prévisible et aligné sur les priorités nationales. Nous appelons à un financement durable de l’éducation et des services sociaux, au soutien des infrastructures éducatives et sanitaires, et à la reconnaissance de Djibouti comme un véritable modèle régional. Consolider ce modèle, c’est investir dans la stabilité, la dignité humaine et la solidarité internationale.








































