– Par Naguib Ali Taher –
Crise interne, enjeux énergétiques et controverses juridiques se combinent dans un contexte de remise en cause progressive du droit international.
Une crise nationale inscrite dans des dynamiques globales
Le Venezuela reste l’un des épicentres de l’instabilité latino-américaine. Hyperinflation prolongée, effondrement des services publics, exode massif de la population et polarisation politique extrême ont durablement affaibli l’État. Ces facteurs internes expliquent largement l’isolement diplomatique du régime de Nicolás Maduro et les sanctions imposées par les États-Unis, suivis par plusieurs pays européens. Mais cette lecture strictement domestique demeure insuffisante. Depuis plus d’une décennie, Caracas s’inscrit aussi dans une contestation plus large de l’ordre économique international dominé par le dollar. Si cette orientation reste marginale sur le plan macroéconomique, elle revêt une portée symbolique dans un contexte marqué par la montée des rivalités monétaires et par une remise en question progressive des mécanismes multilatéraux traditionnels.
Le pétrodollar, un pilier ancien désormais sous tension
Depuis les accords conclus en 1974 entre Washington et Riyad, la facturation du pétrole en dollars constitue l’un des fondements de la centralité financière américaine. Ce système a facilité le financement des déficits des États-Unis et renforcé leur capacité d’influence sur les flux financiers mondiaux, notamment par le biais d’instruments réglementaires à portée extraterritoriale. De nombreux travaux académiques ont montré que cette domination monétaire est à la fois un levier de puissance et un facteur de stabilité. Elle n’en demeure pas moins évolutive. La diversification progressive des monnaies utilisées dans certains échanges énergétiques – ventes en monnaies locales, accords bilatéraux, mécanismes de compensation – traduit une érosion lente, encore limitée, mais politiquement significative.
Le Venezuela, acteur affaibli mais hautement symbolique
Avec les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, le Venezuela conserve un potentiel énergétique considérable. Sa production réelle reste toutefois très inférieure à ce potentiel, sous l’effet conjugué des sanctions, du sous-investissement chronique et de la dégradation structurelle de la compagnie publique PDVSA. Depuis 2018, les autorités vénézuéliennes ont néanmoins cherché à diversifier les monnaies utilisées dans leurs exportations pétrolières, notamment dans leurs échanges avec la Chine et la Russie. Cette démarche s’inscrit dans un rapprochement politique avec les pays des BRICS et dans un discours assumé de dédollarisation. Il serait excessif d’y voir une menace directe pour la stabilité du dollar, les volumes concernés demeurant modestes à l’échelle mondiale. Mais dans un contexte où la Russie, l’Iran ou certains États du Golfe explorent également des alternatives, le cas vénézuélien acquiert une valeur de signal plus que de rupture.
Sanctions unilatérales et droit international : une zone de plus en plus contestée
C’est sans doute sur le terrain juridique que la politique américaine envers le Venezuela soulève les interrogations les plus sensibles. Les sanctions économiques unilatérales, adoptées en l’absence de mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies, font l’objet de débats croissants au sein de la communauté internationale. Plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies ont estimé que ces mesures, en raison de leur portée extraterritoriale et de leurs effets humanitaires indirects, pourraient entrer en tension avec le principe de non-ingérence, le droit des peuples à disposer de leurs ressources naturelles et les obligations internationales en matière de droits économiques et sociaux. La reconnaissance, en 2019, d’un président par intérim ne contrôlant pas effectivement le territoire, la saisie d’avoirs souverains à l’étranger ou encore les pressions exercées sur des entreprises tierces illustrent une pratique de coercition juridique et financière qui fragilise le cadre multilatéral existant.
Valeurs affichées et hiérarchisation des intérêts
Les autorités américaines justifient leur politique par des considérations démocratiques et humanitaires, fondées sur des violations documentées des droits fondamentaux au Venezuela. Ces préoccupations ne sont pas dénuées de fondement. Leur application sélective, notamment lorsqu’elle est comparée au traitement réservé à certains partenaires stratégiques, affaiblit toutefois la cohérence normative du discours. À ces dimensions s’ajoutent des intérêts énergétiques et monétaires plus structurels. La nationalisation du secteur pétrolier, la remise en cause de contrats antérieurs et la volonté affichée de réduire la dépendance au dollar ont contribué à durcir la perception de Caracas à Washington. Il s’agit moins d’un facteur unique que d’une superposition de logiques politiques, économiques et juridiques.
Vers un ordre international plus fragmenté ?
Le cas vénézuélien s’inscrit dans une transition plus large vers un ordre international plus fragmenté, tant sur le plan financier que normatif. La dédollarisation progresse lentement et ne remet pas en cause, à court terme, la primauté de la monnaie américaine. Mais chaque sanction extraterritoriale et chaque gel d’avoirs souverains renforcent, chez certains États, la volonté de réduire leur exposition aux instruments juridiques occidentaux.
Pour l’Europe, cette évolution pose un dilemme stratégique : défendre un ordre international fondé sur le droit et le multilatéralisme, tout en s’alignant sur des pratiques qui, à long terme, contribuent à en fragiliser les fondements. La pression exercée sur le Venezuela ne saurait être expliquée par un seul facteur. Elle résulte de l’interaction entre une crise interne profonde, des rivalités idéologiques, des intérêts énergétiques, des enjeux monétaires et des tensions croissantes autour de l’usage du droit international. Si la dédollarisation vénézuélienne n’est ni décisive ni déterminante à elle seule, elle révèle les fractures d’un système international où la puissance tend de plus en plus à primer sur la norme, au risque d’affaiblir durablement l’ordre multilatéral.










































