À Djibouti-ville, la mendicité est devenue au fil des années une réalité quotidienne. Dans les grandes artères comme dans les quartiers populaires, la présence de mendiants s’inscrit désormais dans le paysage urbain. Cette situation, qui s’intensifie progressivement, soulève de nombreuses interrogations : qui sont ces personnes qui vivent de la générosité publique ? Pourquoi la mendicité semble-t-elle prendre de l’ampleur ?

Et quelles réponses la société peut-elle apporter face à ce phénomène qui touche désormais toutes les couches de la capitale ?

Le soleil vient à peine de se lever sur la capitale lorsque les premières silhouettes apparaissent aux carrefours de la ville. À l’angle d’un feu de signalisation, près du marché de la place Harbi ou devant les mosquées du centre-ville, des hommes, des femmes et parfois des enfants s’approchent des passants. La main tendue, ils espèrent quelques pièces, un morceau de pain ou un geste de compassion.

Dans plusieurs quartiers de Djibouti, la mendicité est particulièrement visible. Autour de la place Harbi, devant l’hypermarché Nougaprix, dans les rues commerçantes du marché central ou encore le long de la route d’Arta, des groupes de mendiants occupent des points stratégiques où les passants sont nombreux.

Les feux de signalisation sont devenus des lieux privilégiés. Lorsque les voitures s’arrêtent, certains s’approchent des vitres pour solliciter quelques pièces. D’autres s’installent à l’entrée des mosquées, particulièrement aux heures de prière, espérant que la générosité des fidèles s’exprime davantage dans ces moments spirituels.

Dans les quartiers populaires de Balbala, notamment à Hayabley, Quartier 1 ou Quartier 2, la mendicité est également bien présente. Là, certains frappent directement aux portes des maisons pour demander de la nourriture ou un peu d’argent. Beaucoup de ces mendiants sont des personnes âgées, des femmes accompagnées d’enfants ou des personnes en situation de handicap.

Leur présence témoigne d’une réalité sociale souvent marquée par la précarité et l’absence de ressources.

Assise à l’ombre d’un mur poussiéreux sur la route d’Arta, Halimo observe les passants qui se pressent dans la rue. Cette femme âgée, originaire d’Éthiopie, dit mendier depuis près de vingt ans dans la capitale. « Depuis ma venue ici, ma situation est toujours la même », confie-t-elle d’une voix fatiguée. « Demander de l’aide aux gens est difficile, mais je n’ai pas d’autre choix. Je n’ai rien. »

Son regard suit les voitures qui passent sans s’arrêter. Parfois, un conducteur lui tend une petite pièce ou un billet. D’autres fois, personne ne s’arrête.

Un peu plus loin, près de l’intersection située à proximité de la caserne de la Force nationale de Police, une jeune femme tient par la main deux enfants en bas âge. Chaque matin, elle s’installe au bord de la route dans l’espoir de recevoir quelques pièces.

« C’est une condition très difficile pour moi et mes enfants », explique-t-elle. « Je viens ici dès le lever du soleil pour essayer de gagner quelque chose. Certains jours, des gens m’aident. Mais d’autres jours, je rentre les mains vides. »

Autour d’elle, les passants pressés évitent parfois son regard. D’autres lui donnent discrètement une pièce avant de poursuivre leur chemin. Ces histoires individuelles illustrent la réalité quotidienne de nombreuses personnes contraintes de mendier pour survivre.

Entre compassion et inquiétude

Face à la multiplication des mendiants dans la capitale, les habitants expriment des sentiments partagés. Entre compassion et inquiétude, la population observe l’évolution de ce phénomène avec une certaine préoccupation.

Osman, un habitant de Balbala, explique que la mendicité n’est pas un phénomène nouveau à Djibouti. « Depuis mon jeune âge, je vois des mendiants dans nos quartiers », raconte-t-il. « Certains viennent frapper à la porte pour demander les restes du repas. Mais depuis quelques années, ils sont devenus beaucoup plus nombreux. On les voit partout dans la capitale. » Selon lui, l’arrivée de migrants et de réfugiés a également contribué à l’augmentation du phénomène. « Beaucoup viennent de pays voisins. Certains fuient la guerre ou la pauvreté. Malheureusement, lorsqu’ils arrivent ici sans travail ni ressources, ils n’ont parfois d’autre choix que de demander l’aide des gens. »

Dans le quartier de PK12, Fardoussa observe elle aussi la présence de nombreuses familles venues demander de l’aide. « Au grand marché de PK12, on voit souvent des familles syriennes qui mendient », explique-t-elle. « Parfois ils viennent avec leurs enfants, parfois seulement les parents. Nous sommes habitués à les voir, mais leur situation nous inquiète beaucoup. »

Pour beaucoup d’habitants, la question dépasse la simple gêne visuelle. Elle renvoie à des problèmes sociaux plus profonds. Plusieurs facteurs expliquent l’augmentation de la mendicité dans la capitale djiboutienne.

Tout d’abord, les mouvements migratoires régionaux jouent un rôle important. Situé au cœur de la Corne de l’Afrique, Djibouti constitue un point de passage stratégique pour de nombreux migrants venus de pays voisins.

Chaque année, des milliers de personnes originaires d’Éthiopie, de Somalie ou encore du Yémen transitent par le pays dans l’espoir de rejoindre d’autres destinations ou de trouver de meilleures conditions de vie. Mais pour certains, la réalité est plus difficile que prévu. Sans emploi ni réseau social, ils se retrouvent parfois livrés à eux-mêmes dans les rues de la capitale.

La pauvreté constitue également un facteur déterminant. Malgré les progrès économiques enregistrés ces dernières années, une partie de la population reste confrontée à des difficultés financières importantes. Les personnes âgées sans soutien familial, les femmes seules ou les personnes en situation de handicap figurent parmi les plus vulnérables.

À cela s’ajoute parfois l’absence de formation professionnelle ou d’opportunités d’emploi pour certains groupes sociaux.

Dans ces conditions, la mendicité devient pour certains une stratégie de survie. Pour les spécialistes des questions sociales, la mendicité ne peut être réduite à un simple problème d’ordre public. Elle constitue avant tout le symptôme de difficultés économiques et sociales plus larges.

Dans de nombreuses sociétés, la présence de mendiants reflète l’existence de populations fragiles qui ne parviennent pas à s’intégrer pleinement dans le système économique.

À Djibouti, cette réalité se manifeste dans les rues de la capitale, où la croissance urbaine et l’augmentation de la population créent parfois de nouvelles formes de précarité. La solidarité traditionnelle joue encore un rôle important dans la société djiboutienne. Beaucoup de familles continuent d’aider les personnes dans le besoin, notamment pendant les périodes religieuses ou les fêtes.

Cependant, face à l’augmentation du nombre de personnes en situation de mendicité, certains habitants estiment que des réponses plus structurées doivent être envisagées.

Face à ce phénomène, plusieurs voix appellent à une mobilisation collective.

Les autorités publiques, les organisations de la société civile et les acteurs humanitaires sont souvent considérés comme des partenaires essentiels pour apporter des solutions durables.

Parmi les pistes évoquées figurent le renforcement des programmes d’aide sociale, la création d’opportunités d’emploi pour les populations vulnérables ou encore la mise en place de centres d’accueil pour les personnes en situation de grande précarité. Certaines associations locales travaillent déjà sur ces questions en apportant un soutien alimentaire ou médical aux personnes les plus démunies.

Cependant, beaucoup reconnaissent que les efforts doivent être renforcés pour répondre à l’ampleur du phénomène.

Construire une réponse durable

Dans une ville en pleine transformation économique et urbaine, la question de la mendicité représente un défi important.

Djibouti connaît depuis plusieurs années un développement rapide, marqué par la construction d’infrastructures modernes et par l’essor de nouvelles activités économiques. Mais cette transformation pose également la question de l’inclusion sociale.

Comment faire en sorte que la croissance profite à l’ensemble de la population ? Comment éviter que certains groupes restent en marge du développement ?

Pour de nombreux observateurs, la réponse passe par des politiques sociales inclusives capables de réduire les inégalités et de soutenir les populations les plus fragiles. Car derrière chaque main tendue dans les rues de la capitale se cache une histoire humaine faite de difficultés, de migrations ou de pauvreté.

Répondre à la mendicité ne signifie pas seulement faire disparaître un phénomène visible dans l’espace public. Cela implique de s’attaquer aux causes profondes qui poussent certaines personnes à demander l’aide des autres pour survivre.

Dans une société attachée aux valeurs de solidarité et de dignité, relever ce défi constitue un enjeu majeur pour construire une ville plus inclusive, où chacun pourrait trouver sa place sans être contraint de tendre la main.

SOUBER HASSAN