L’illusion du progrès face au retour brutal des rapports de force

C’est un constat: les vieux récits du progrès ne font plus vraiment recette. Les rapports de force reprennent le dessus, la logique de puissance revient au premier plan dans les relations internationales. Des doctrines qu’on pensait rangées au placard de l’histoire reviennent sans la moindre gêne, et les structures collectives, elles, peinent à s’imposer. Alors, on se pose la question. Est-ce qu’on revit les grandes heures de conflits du passé, ou est-ce qu’on se rend juste compte qu’on s’est fait des illusions sur la marche du monde ?

On a longtemps raconté l’Histoire comme une suite de leçons, censées élever l’humanité. Depuis qu’on a inventé le livre, puis ouvert l’école à tout le monde, on a cru dur comme fer au progrès : l’idée que l’homme finirait meilleur qu’avant, plus civilisé, tenu par des règles, encadré par des institutions, discipliné par des systèmes politiques et juridiques qui empêcheraient le retour de la barbarie. Cette foi dans le progrès, c’est l’héritage des Lumières, et elle a façonné notre façon de voir la politique moderne.

Mais voilà, l’année 2026 débarque, et le choc est brutal : le monde ne va pas vraiment de l’avant, il fait plutôt marche arrière. Pas vers un passé idéalisé, mais vers des logiques qu’on croyait rangées dans les manuels : sphères d’influence, interventions unilatérales, justifications morales de la force, et hiérarchies implicites entre souverainetés.

Le retour affiché de la Doctrine Monroe comme boussole stratégique, ça ne tombe pas du ciel. À l’origine, au XIXe siècle, elle servait à protéger l’hémisphère ouest des ambitions européennes, mais très vite, elle s’est transformée en outil de domination économique et politique. Ce qui frappe maintenant, ce n’est pas juste que la doctrine réapparaisse, c’est qu’on l’assume sans complexe.

Francis Fukuyama, penseur républicain, après la chute du mur de Berlin, a parlé de la « fin de l’Histoire ». Pas que plus rien n’allait se passer, mais que les grands choix idéologiques face à la démocratie libérale étaient terminés. Il partait d’une idée forte : désormais, les rapports de force seraient réglés par des normes, pas par la puissance brute. Mais ce qu’on voit aujourd’hui raconte une autre histoire : l’idéologie s’efface, la géopolitique revient. Les grands récits universalistes laissent la place à des intérêts nationaux assumés. On ne cherche plus à imposer un modèle, mais à garder sa zone d’influence, l’accès à certaines ressources ou une profondeur stratégique. À ce rythme, voir ressurgir des réflexes dignes de la guerre froide, voire du XIXe siècle impérial, ça pose question sur la solidité du fameux progrès politique.

Quel message on envoie à Moscou et Pékin ?

Là, ça devient inconfortable, mais il faut y passer. Quand une grande puissance invoque une légitimité historique ou stratégique pour intervenir dans sa « zone naturelle », elle envoie un signal limpide aux autres : le monde n’est plus gouverné par des règles universelles, mais par des précédents. On dit quoi à la Russie sur l’Ukraine, quand elle parle elle aussi de profondeur stratégique, d’histoire partagée, de menace à ses frontières ? Et à la Chine pour Taïwan, que Pékin voit comme une affaire d’intégrité territoriale, pas de relations internationales ? Dire que certaines sphères d’influence sont légitimes et d’autres non, c’est consacrer un droit international à la carte, où la norme s’efface devant la force de celui qui l’interprète. Le problème, ce n’est pas tellement l’existence de sphères d’influence – il y en a toujours eu mais leur reconnaissance implicite sans cadre commun.

L’ONU et le droit international : dépassés ou juste instrumentalisés ?

Dire que l’ONU est dépassée, c’est trop facile. Elle reste un lieu où on cherche la légitimité, où on discute, où parfois on freine les élans des puissants. Mais le vrai problème, c’est qu’elle ne les contraint plus. Le droit de veto, censé garantir la stabilité, paralyse tout. Le droit international existe, mais son application à géométrie variable le décrédibilise. Ce n’est pas la mort des institutions, c’est leur désacralisation. Elles sont toujours là, mais elles ne structurent plus l’ordre mondial ; elles suivent, souvent après coup.

Au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si on a vraiment fait un retour en arrière, mais si on n’a pas été un peu naïfs de croire qu’on avait définitivement tourné la page. L’Histoire, ce n’est pas un escalier qu’on grimpe sans jamais redescendre ; c’est cyclique, conflictuel, parfois tragique. Oui, il y a du progrès, mais il y a aussi des reculs quand l’équilibre se casse. Ce qu’on vit aujourd’hui, ça ressemble moins à la fin de l’Histoire qu’à la fin d’une illusion : celle d’un monde définitivement pacifié par le droit, la rationalité et le commerce. On entre dans une nouvelle phase où force, dissuasion et influence reprennent toute leur place dans le langage politique.

Said Mohamed Halato