Dans un contexte marqué par la rareté de l’eau, le changement climatique et la dépendance alimentaire, le ministère de l’Agriculture, de l’Elevage, de la pêche, chargé des ressources halieutiques multiplie les initiatives pour renforcer la résilience du secteur rural djiboutien. Barrages, forages, modernisation du maraîchage, amélioration du cheptel et investissements structurants figurent au cœur de cette stratégie. Dans cet entretien, Ibrahim Elmi Mohamed, Secrétaire général de ce département, dresse un état des lieux des actions engagées et expose les priorités à venir pour assurer la sécurité alimentaire et le développement durable du pays.

Monsieur le Secrétaire général, quels sont aujourd’hui les principaux axes de l’action du ministère de l’Agriculture en faveur du développement rural ?

Ibrahim Elmi Mohamed : Notre action repose avant tout sur la sécurisation des ressources en eau, qui constitue un enjeu vital pour les populations rurales. Parmi les projets emblématiques figure le barrage de l’Amitié, réalisé en coopération avec la Turquie. Avec une capacité de 14 millions de mètres cubes, cet ouvrage joue un double rôle : il protège contre les crues de l’oued Ambouli et soutient le développement agricole, tout en créant des emplois. Il faut également préciser que 40 hectares ont été aménagés en berges afin de favoriser la biodiversité aquatique et de renforcer la stabilité de l’infrastructure.

Parallèlement, nous poursuivons un vaste programme de mobilisation de l’eau à l’échelle nationale, à travers des forages profonds et la réhabilitation de puits, souvent alimentés par l’énergie solaire, avec l’appui de partenaires tels que la BAD, le FIDA, l’Union européenne et la Banque mondiale. Un important projet d’exploitation des eaux souterraines est actuellement en cours, avec pour objectif de répondre aux besoins croissants des populations et de l’économie locale. Le concept d’agro-bassin, notamment celui de Cheikhetti, illustre notre approche intégrée combinant agriculture et élevage, appuyée par des technologies modernes comme l’hydroponie et l’agro-pastoralisme.

La sécurité alimentaire demeure une priorité nationale. Comment cette ambition se traduit-elle concrètement sur le terrain ?

Notre objectif est clair : à l’horizon 2030, Djibouti doit couvrir au moins 40 % de ses besoins en légumes. Le maraîchage est désormais considéré comme un secteur stratégique, et non plus comme une simple activité de subsistance. Nous misons sur des techniques innovantes pour améliorer les rendements, la qualité des produits et la durabilité de la production. Les projets en cours s’appuient notamment sur l’exploitation raisonnée des eaux souterraines et le développement de cultures sous serre, intégrant les principes de l’agroécologie. La tomate, l’oignon ou encore le melon sont aujourd’hui produits localement dans des conditions climatiques difficiles. Cette dynamique a également un impact social important, en offrant aux femmes des régions rurales des opportunités de revenus et d’emplois. À travers ces actions, nous renforçons progressivement notre souveraineté alimentaire.

Face aux effets du changement climatique, comment le ministère accompagne-t-il les agriculteurs ?

La formation et l’innovation sont au cœur de notre stratégie pour limiter l’exode rural et renforcer la résilience des exploitations. Nous introduisons des semences améliorées, capables de résister à la chaleur extrême et à la salinité des sols. La diffusion de techniques utilisant des substrats comme la pouzzolane ou la perlite permet également d’améliorer la rétention d’eau et la productivité des cultures. L’agriculture numérique et l’agroforesterie sont désormais intégrées aux pratiques agricoles, afin de protéger les cultures contre les fortes températures et de préserver l’humidité des sols. Ces approches contribuent à la protection des écosystèmes tout en assurant un avenir plus durable aux communautés rurales.

Quelles mesures ont été prises pour renforcer le secteur de l’élevage, pilier de l’économie pastorale ?

Nous accordons une attention particulière à l’amélioration génétique et à la santé animale. L’introduction de races de chèvres laitières plus productives et mieux adaptées aux conditions locales a permis d’améliorer les revenus des éleveurs. Cette productivité repose toutefois sur un dispositif sanitaire rigoureux. Nos services vétérinaires luttent activement contre la Peste des Petits Ruminants, ainsi que contre d’autres maladies animales, afin de protéger le cheptel national.

Malgré les contraintes liées à la transhumance, nous renforçons la couverture vaccinale sur l’ensemble du territoire. En parallèle, la construction d’un abattoir moderne, répondant aux normes internationales et aux exigences de la certification halal, est en cours. Ce projet, estimé à près de 30 millions de dollars, permettra de structurer la filière viande, de diversifier la production et d’ouvrir de nouveaux marchés au bénéfice des éleveurs et de l’économie nationale.

Quels sont, selon vous, les principaux défis à relever dans les années à venir ?

Le défi majeur reste le changement climatique, avec ses conséquences directes sur la disponibilité de l’eau, les pâturages et les sols. La désertification et la salinisation constituent des menaces réelles pour notre agriculture. Toutefois, notre approche est résolument tournée vers l’action.

Des initiatives comme la Grande Muraille Verte et des investissements dépassant 100 millions de dollars, récemment présentés à la FAO, témoignent de notre engagement. Le développement de l’agro-business et des filières viande, élevage et aquaculture a également été mis en avant lors du Forum Hand in Hand de la FAO, avec des projets estimés à plus de 150 millions de dollars. Au-delà des financements, nous misons sur la science, les données et les technologies pour construire une agriculture résiliente. Le manque d’eau n’est pas une fatalité, mais un appel à l’innovation, à travers l’irrigation goutte-à-goutte, les énergies renouvelables et les partenariats public-privé.

Propos recueillis par Djibril Abdi Ali