
Au cœur d’une région où les caprices du climat se conjuguent aux tumultes des mobilités humaines, le Croissant-Rouge de Djibouti (CRD) se dresse comme un rempart de solidarité. Sentinelle de proximité et bras séculier de l’action humanitaire, l’institution tisse, jour après jour, la résilience des communautés. Nous avons rencontré Mme Amina Houssein Farah, Secrétaire Générale du CRD, pour lever le voile sur les missions de cette organisation qui, entre urgence et anticipation, veille sur la dignité des plus vulnérables.

La Nation : Madame la Secrétaire Générale, pourriez-vous nous définir l’essence même du mandat du Croissant-Rouge de Djibouti et sa place dans l’architecture humanitaire du pays?
Amina Houssein Farah : Le Croissant-Rouge de Djibouti (CRD) transcende le statut de simple association pour s’affirmer comme une institution pivot, investie d’une mission d’ordre public. Reconnu par l’État comme auxiliaire des pouvoirs publics dans le domaine humanitaire, il est le maillon djiboutien de la grande constellation du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Notre boussole est immuable : prévenir et alléger les souffrances humaines, protéger la vie et restaurer la dignité des plus fragiles. Cette mission se traduit par des engagements concrets sur le terrain comme la protection et l’assistance aux migrants à travers nos unités mobiles le long du corridor migratoire, nous offrons une assistance vitale et une orientation aux personnes en mouvement. Concernant le renforcement de la résilience communautaire, nous formons les citoyens aux gestes de premiers secours (PSC1), incluant des programmes spécifiques pour les personnes malvoyantes, afin que chacun puisse devenir un acteur de la sécurité civile. Dans le domaine de la Santé et le développement durable en collaboration avec des partenaires comme la Banque mondiale ou l’ADDS, nous intervenons sur les enjeux de nutrition, d’accès à l’eau et de promotion d’une agriculture résiliente face aux crises climatiques. Si nous agissons en appui étroit aux autorités nationales, notre force et notre légitimité résident dans le respect scrupuleux de nos sept principes fondamentaux, notamment l’humanité, l’impartialité, la neutralité et l’indépendance. Ce sont ces valeurs, partagées par nos volontaires, qui garantissent la confiance indéfectible des populations et nous permettent d’intervenir là où les besoins sont les plus criants, sans distinction aucune.
« Nous ne nous contentons plus de réagir aux crises ; Nous bâtissons la résilience avant même que le choc ne survienne. »
Face aux défis multiples du territoire, quels sont les piliers qui soutiennent aujourd’hui votre action ?
Notre intervention se définit par une approche holistique de la fragilité, qu’elle soit conjoncturelle (crises soudaines) ou structurelle (précarité de long terme). Nous ne nous contentons pas de réagir ; nous bâtissons la résilience. La gestion des risques et des catastrophes constitue la pierre angulaire de notre déploiement stratégique. L’expertise du terrain et grâce aux évaluations de la vulnérabilité et des capacités (EVCA), menées au cœur de plus de quinze communautés, nous avons transformé l’intuition en donnée scientifique. Cette Action Anticipatoire et cette cartographie précise nous permet de passer d’une logique de secours à une logique d’anticipation, identifiant les zones de vulnérabilité maximale avant même que le choc, qu’il soit climatique ou sanitaire ne survienne. En tant que partenaire auxiliaire des pouvoirs publics, nous agissons comme le bras opérationnel du Ministère de la Santé sur l’ensemble du territoire. En matière de Couverture Vaccinale et la Nutrition : Nous assurons le dernier kilomètre de la santé, garantissant que la vaccination et la lutte contre la malnutrition atteignent les populations les plus isolées. Au-delà du soin, nous investissons dans le capital humain par une sensibilisation intensive à l’hygiène et à l’assainissement, piliers indispensables pour briser durablement le cycle des maladies hydriques. Ce qui permet une prévention durable.
À Djibouti, carrefour stratégique des flux migratoires, notre engagement ne connaît pas de frontières intérieures. Nos ambulances et cliniques mobiles sillonnent les axes de mobilité les plus hostiles, là où les infrastructures font défaut.
Nous offrons une assistance vitale, des soins d’urgence, soutien psychologique et aide humanitaire, tant aux migrants en détresse qu’aux communautés hôtes, souvent elles-mêmes fragilisées par ces flux.
Comment votre présence sur l’ensemble du pays transforme-t-elle l’efficacité de vos interventions ?
Notre force réside dans la profondeur de notre ancrage. Avec cinq branches régionales, vingt-neuf comités locaux et un réseau de plus de mille volontaires, le CRD ne se contente pas d’être présent : il fait corps avec le territoire. Cette capillarité unique nous permet de capter les signaux faibles et de comprendre l’âme de chaque localité pour identifier les besoins en temps réel, là où ils naissent. Cette armée de l’ombre, composée de femmes et d’hommes dévoués et rigoureusement formés, constitue le premier maillon, vital, de la chaîne de secours.
Parce qu’ils vivent au cœur des communautés, nos volontaires sont les premiers à agir, capables de mobiliser les cœurs et les bras dès que l’alerte est donnée. Plus qu’une organisation, le CRD est un maillage de solidarité active, garant d’une réponse humanitaire rapide, agile et profondément humaine.
« Notre force et notre légitimité résident dans le respect scrupuleux de nos principes d’humanité, de neutralité et d’indépendance. »
L’humanitaire moderne semble s’éloigner de la simple réaction pour privilégier l’anticipation. Comment le CRD s’inscrit-il dans cette mutation ?
C’est une évolution fondamentale de notre paradigme humanitaire. Nous passons d’une logique de réaction à une culture de l’anticipation. L’objectif n’est plus simplement de panser les plaies une fois le choc passé, mais d’ériger des barrières solides pour empêcher qu’elles ne s’ouvrent. En élaborant des plans de contingence robustes et des mécanismes d’action anticipatoire et particulièrement pour le risque d’inondation, nous renforçons la capacité d’adaptation des communautés les plus vulnérables. Cela repose sur une approche scientifique : nous utilisons des données météorologiques pour définir des seuils d’alerte critiques (triggers) qui déclenchent automatiquement le déblocage de fonds et le pré-positionnement de secours avant l’impact.
Ces dispositifs ne se substituent pas à l’État, ils en sont le prolongement agile. Ils permettent de gagner des heures précieuses, de protéger les moyens de subsistance (bétail, semences, infrastructures locales) et, in fine, de sauver des vies en agissant dans la fenêtre d’opportunité avant que la situation ne devienne irréversible.
Le paradigme de l’anticipation appuie l’aide humanitaire moderne mise sur l’Early Warning, Early Action (Alerte précoce, Action rapide) pour réduire les coûts et les souffrances. La capacité d’adaptation indique que l’action ne consiste pas seulement à donner, mais à préparer les populations à être actrices de leur propre sécurité. Triggers (Seuils), explique la technicité derrière le concept et l’action est déclenchée par des données objectives, évitant les retards politiques ou administratifs. Il faut savoir qu’à propos de la protection des actifs, l’accent est mis sur la survie économique (moyens de subsistance), car une inondation peut ruiner une communauté pour des décennies si les outils de production sont perdus.
Propos recueillis par Djibril Abdi Ali








































