L’enseignement des langues est un enjeu crucial pour le développement de Djibouti, un pays situé à la croisée des cultures et des langues. Avec une population jeune et dynamique, Djibouti est confronté à des défis importants pour répondre aux besoins linguistiques de sa population, notamment en matière d’enseignement des langues officielles, le français et l’arabe, ainsi que les langues nationales, comme l’Afar et le Somali. L’anglais et le chinois sont des langues de plus en plus importantes pour le pays, en raison de sa position stratégique et de ses relations économiques avec la Chine et les pays anglophones. L’amélioration de la qualité et l’accès à l’enseignement des langues constituent un réel enjeu stratégique à Djibouti.

La mosaïque linguistique de Djibouti

Djibouti, surnommée « terre de rencontres et d’échanges », incarne un kaléidoscope linguistique exceptionnel. Située à la croisée des routes commerciales et culturelles entre l’Afrique de l’Est, la péninsule arabique et l’Asie, son histoire linguistique reflète des siècles de migrations, de conquêtes et d’influences géostratégiques. Cette diversité, nourrie par sa position de hub portuaire et de porte d’entrée pour l’Éthiopie enclavée, fait coexister langues africaines couchitiques, sémitiques, coloniales et immigrées. Selon la Constitution de 1992 (article 1er), les langues officielles sont l’arabe et le français. Cependant, la réalité quotidienne est bien plus riche, avec des langues nationales et des influences émergentes.

L’Afar et le Somali sont deux langues couchitiques (famille afro-asiatique) sont les langues maternelles des principaux groupes ethniques du pays – les Afars et les Somalis –, présents depuis des siècles. Elles dominent la communication quotidienne, les traditions orales et l’éducation informelle, malgré leur statut non officiel.

Le français et l’arabe sont les langues officielles de la République de Djibouti. L’arabe a été introduit au VIIe siècle avec l’Islam, il joue un rôle central dans la religion (Coran, prières), la culture et le commerce. Le dialecte arabe local (arabe djiboutien) et la variété dialectale des communautés yéménites installées historiquement coexistent avec l’arabe classique.

Le français est un héritage de la colonisation française (1888-1977), il reste prédominant dans l’administration, l’éducation formelle, les médias et les affaires internationales.

L’anglais s’est propagé grâce à l’influence coloniale britannique. Il a été introduit au XIXe siècle via la colonie britannique voisine (Somaliland). Utilisé dans le commerce maritime, le tourisme et les bases militaires étrangères (États-Unis, France, Japon, Chine), l’anglais gagne du terrain aujourd’hui. L’italien est héritage bref de la colonisation italienne en Érythrée et en Somalie (fin XIXe-début XXe). Il est assez peu parlé à Djibouti. Il se limite à des communautés résiduelles. Il en est de même que l’espagnol.

Djibouti accueille une mosaïque de langues dues aux migrations régionales et aux réfugiés. L’Amharique et l’Oromo sont des langues immigrées et minoritaires. Elles sont parlées par les immigrants éthiopiens, nombreux en raison de la proximité et des échanges économiques.

Les langues émergentes sont le Chinois et le Russe. Ces deux langues sont boostées par les investissements sino-russes (base militaire chinoise, infrastructures portuaires…et).

Ce multilinguisme pose des défis majeurs. Les langues locales (afar, somali) servent de vecteur informel d’apprentissage, mais le français domine les écoles, créant des écarts. En outre, la diversité favorise les échanges, mais complique l’unité nationale. En lien avec les ambitions économiques de Djibouti, l’anglais et le chinois s’imposent dans le commerce international et les partenariats étrangers, renforçant le rôle stratégique de Djibouti.

En somme, la mosaïque linguistique djiboutienne est un atout culturel et un miroir de son ouverture au monde, appelant à des politiques éducatives inclusives pour valoriser toutes ces voix.

Le cadre juridique de l’enseignement des langues à Djibouti

Djibouti souhaite que son paysage linguistique, d’une richesse exceptionnelle, soit pleinement reflété dans le système éducatif formel. L’enseignement des langues est encadré par un arsenal juridique visant à promouvoir l’unité nationale, l’identité islamique et l’ouverture internationale. Ce cadre repose sur un bilinguisme officiel (français et arabe), instauré par la Constitution et précisé par des lois d’orientation éducative, tout en intégrant progressivement d’autres langues pour des raisons pragmatiques.

La Constitution de 1992 (révisée en 2010) établit l’arabe et le français comme langues officielles de la République. Elles sont imposées dans l’administration, l’enseignement et les institutions publiques. La constitution reconnaît la diversité culturelle et ethnique du pays, mandatant un enseignement bilingue pour favoriser l’unité nationale. Ce statut constitutionnel fait du français la langue hégémonique historique de la scolarisation (primaire à l’université), tandis que l’arabe gagne en visibilité. Le français est la langue d’enseignement principal dès le primaire ; dominante dans les écoles publiques et à l’Université de Djibouti. Il est vecteur d’éducation et d’intégration internationale. L’arabe est une langue enseignée obligatoirement. C’est la langue principale d’enseignement dans les écoles privées arabophones et filières universitaires spécifiques. Renforcée par une politique de « réhabilitation » l’arabe est essentiel pour la vie religieuse (Coran) dans un pays à majorité musulmane sunnite et le réseau d’écoles privées reconnues par le ministère.

Loi d’orientation de l’éducation impose le français comme langue principale d’enseignement primaire, avec l’arabe comme seconde langue obligatoire.

L’Afar et le Somali sont les langues nationales de Djibouti (non officielles). Alors qu’elles sont massivement parlées (sphère privée, traditions), elles sont absentes du programme scolaire. Leur intégration formelle reste en réflexion pour promouvoir les langues maternelles. Elles sont reléguées à l’éducation informelle. Rappelons que Djibouti a ratifié la Charte africaine des langues africaines (UA, 2006) qui encourage l’usage des langues locales.

L’anglais est enseigné selon le programme officiel comme langue étrangère. Boosté par le commerce, le tourisme et les bases militaires étrangères, c’est la troisième langue obligatoire dès le secondaire (Plan décennal 2016-2025).

Suite à des accords récents avec la Chine et la Russie, le chinois et le russe sont enseignés de manières optionnelles dans certaines filières linguistiques dans les lycées. Ce cadre juridique cherche un équilibre entre l’héritage francophone (administration, éducation), l’identité islamique sunnite (arabe religieux et culturel) et le pragmatisme économique (anglais, chinois pour le commerce et les investissements).

Cependant, l’exclusion des langues nationales pose des défis : décrochage scolaire lié aux barrières linguistiques, et revendications pour une éducation inclusive en afar et somali. Une réforme ambitieuse pourrait mieux intégrer cette diversité, alignée sur les standards internationaux, pour renforcer la cohésion sociale et la compétitivité globale de Djibouti.

L’évolution de l’enseignement des langues à Djibouti

Djibouti présente donc un paysage linguistique complexe influencé par son histoire coloniale, sa position stratégique et sa diversité ethnique. Avec le français, l’arabe, l’anglais et les langues émergentes, l’enseignement des langues a connu une évolution marquée par des réformes éducatives, des influences géopolitiques et des défis socio-économiques.

Sous administration coloniale française, l’enseignement était exclusivement en français. Les écoles coraniques (en arabe) coexistaient pour les communautés musulmanes, mais l’accès était limité. L’éducation formelle visait à former une élite administrative francophone.

Après l’indépendance (1977), le français reste la langue principale d’enseignement. C’est aussi la principale langue enseignée. Toutes les réformes, y compris les états généraux de l’éducation de 2000, ont maintenu la langue française comme la principale langue d’enseignement. Les Djiboutiens sont attachés à la langue française et à la francophonie pour raison historique et culturelle. 

L’arabe occupe une place centrale dans l’enseignement djiboutien en raison de l’identité musulmane (99 % de la population) et de son statut de seconde langue officielle (Constitution de 1992). Héritage des écoles coraniques précoloniales, son enseignement a évolué d’une pratique religieuse informelle vers un pilier du système éducatif public, en tandem avec le français. Le système innovant des écoles bilingues à Djibouti lancé dans les années 2000 se concentre sur le bilinguisme français arabe au primaire. L’arabe est la principale langue d’enseignement dans les écoles privées arabophones qui se développent fortement. Les langues nationales (Somali et afar) gagnent en visibilité, reflétant la population, mais ne sont pas encore intégrées dans l’enseignement formel.

L’anglais a été introduit après l’indépendance dans le programme des collégiens et des lycéens. Il était surtout enseigné en tant que langue vivante 2. Le fait qu’il a été considéré pendant longtemps comme discipline mineure a freiné son développement à Djibouti. Mais, l’anglais gagne de plus en plus en influence ces dernières années. Depuis 2019, l’anglais est enseigné à l’école primaire et il est obligatoire au collège et au lycée. Djibouti souhaite instaurer un trilinguisme institutionnalisé en adoptant un modèle unique en Afrique francophone basé sur le français, l’arabe et l’anglais. Le multilinguisme scolaire djiboutien vise des objectifs sociaux, culturels et stratégiques (la valorisation des langues locales pour renforcer l’appartenance culturelle, mobilité académique, développement économique).

L’enseignement du chinois a connu une croissance fulgurante depuis 2015, portée par les investissements massifs de la Chine dans les infrastructures nationales (Chemin de fer, Ports, Zone Franche). L’Institut Confucius de Djibouti, inauguré en 2023, vise à devenir le principal moteur de cette expansion. Il propose des cours de mandarin certifiés aux étudiants et à certains professionnels. Le chinois est particulièrement enseigné dans les filières liées au commerce international, à la logistique et au génie civil, car de nombreux manuels techniques et partenaires de terrain sont sinophones. L’apprentissage du chinois à Djibouti est souvent le premier pas vers l’obtention de bourses d’études en Chine, dont le nombre a considérablement augmenté ces dernières années pour former les futurs cadres djiboutiens.

Plus récemment (en 2024), La Russie et Djibouti ont signé un mémorandum de coopération dans le domaine de l’éducation, qui inclut la promotion de la langue russe, la formation professionnelle et les échanges académiques. Dans ce cadre, la langue russe commence à être enseignée de manière optionnelle dans certains lycées. Le premier objectif, pour le moment, est de préparer les étudiants qui partent faire des études supérieures en Russie. L’évolution reflète un équilibre entre héritage français, islam sunnite et identités locales. La maîtrise combinée du français, de l’arabe et de plus en plus de l’anglais constitue un atout stratégique majeur sur le marché de l’emploi djiboutien. En tant que hub portuaire, le pays recherche des profils capables de naviguer entre les marchés francophones, arabophones et anglophones. Le bilinguisme facilite l’insertion dans les métiers du transport et de la logistique, secteurs clés de l’économie. Le multilinguisme permet aussi à Djibouti d’exceller en flexibilité, boostant ainsi son PIB via le commerce international.

Perspectives et recommandations

Djibouti est un exemple remarquable de société plurilingue. Avec l’arabe et le français comme langues officielles, l’anglais et d’autres langues émergentes enseignées, le plurilinguisme y est une réalité quotidienne. Dans le contexte de l’enseignement des langues, cette diversité linguistique offre des opportunités uniques, mais pose aussi des défis majeurs.

Parmi les avantages cognitifs et éducatifs, les enfants exposés à plusieurs langues dès le jeune âge développent des compétences cognitives supérieures, telles qu’une meilleure flexibilité mentale, une mémoire renforcée et des aptitudes en résolution de problèmes. Des études montrent que les apprenants plurilingues surpassent souvent leurs monolingues pairs en métacognition et en apprentissage de nouvelles langues. L’usage des langues nationales et de l’arabe permet aussi de réduire le décrochage scolaire, notamment dans les zones rurales où le français n’est pas pratiqué à la maison. Cela facilite également l’intégration des enfants réfugiés qui peuvent ainsi suivre un curriculum adapté avant de rejoindre le système bilingue standard.

Le multilinguisme offre des opportunités économiques et internationales. Le français assure des liens avec la France et l’Union africaine, tandis que l’anglais ouvre des portes vers le commerce avec l’Éthiopie, les pays de la région et les pays du Golfe. Le plurilinguisme positionne Djibouti comme un hub régional (port de Doraleh), boostant l’employabilité. Il y’a un vrai besoin de compétences en anglais/chinois pour le port (hub logistique) et le tourisme. Il existe également un besoin croissant de traducteurs certifiés pour les actes administratifs, juridiques et les conférences internationales.

Les centres publics et privés d’enseignement des langues se développent. Des établissements comme l’Institut d’études diplomatiques (IED) disposent de laboratoires de langues modernes équipés de logiciels multimédias pour l’immersion linguistique. L’IED propose des formations intensives en arabe, amharique, anglais et mandarin pour préparer les cadres à la négociation internationale. L’Université de Djibouti a également instauré des modules d’anglais obligatoires dans presque toutes les filières. Elle abrite également un centre de ressources pour la préparation aux tests internationaux (TOEFL, TOEIC). On note aussi une prolifération de centres de langues privés qui répondent à une forte demande des jeunes diplômés cherchant à travailler dans les zones franches ou les bases militaires étrangères. L’enseignement de l’anglais et du chinois à Djibouti illustre la transition du pays vers un modèle de hub logistique et commercial mondial, s’ouvrant au-delà de son héritage francophone.

Malgré ces atouts, le plurilinguisme peut compliquer l’enseignement et accentuer les inégalités.

Il est important de renforcer la formation des enseignants au plurilinguisme. La majorité des enseignants sont monolingues en français. La formation des enseignants est un pilier important dans l’enseignement des langues.  Le développement des écoles bilingues crée une demande continue pour des enseignants bilingues (français-arabe).

On observe aussi des inégalités socio-économiques. Les élites urbaines maîtrisent le français et souvent l’anglais, tandis que les ruraux restent monolingues, perpétuant un fossé. Le taux d’alphabétisation est plus faible dans les zones rurales.

Par ailleurs, il est important de ne pas tomber dans une certaine concurrence linguistique (français vs. anglais/chinois) qui risquerait de diluer l’identité nationale. Mais dans le même temps, il faut lutter contre l’illettrisme en langues maternelles qui peut freiner l’apprentissage.

Pour transformer ces défis en opportunités, voici des recommandations pragmatiques, inspirées de modèles réussis dans des pays similaires.

En valorisant le Somali et l’afar aux côtés du français et de l’arabe, l’enseignement plurilingue peut renforcer l’identité et la cohésion nationale. Cela favorise l’inclusion et réduit les tensions, comme observé dans des programmes pilotes bilingues à Djibouti-Ville. Il permet de transmettre l’héritage oral Afar et Somali et de préserver la culture, enrichissant l’éducation par des récits traditionnels et favorisant le tourisme culturel. Les manuels et formations en Somali et afar sont rares, limités à quelques écoles pilotes. Il est important de remédier à ce manque de matériel pédagogique à travers par exemple le CRIPEN en investissant notamment davantage dans la formation et les ressources.  Le CRIPEN (Centre de Recherche, d’Information et de Production de l’Éducation Nationale) joue un rôle central dans la numérisation des contenus éducatifs adaptés au contexte local. On pourrait également adopter un modèle d’enseignement trilingue progressif : Langue maternelle (Somali/afar) en primaire (jusqu’à 6 ans), introduction graduelle du français et de l’arabe, puis anglais au secondaire.

On peut aussi mieux intégrer la technologie dans l’enseignement des langues. Par ailleurs, on peut utiliser des applications numériques adaptées ou l’IA pour pallier le manque d’enseignants dans les zones rurales. Des applications de clavier pour langues africaines permettent d’écrire en afar et en Somali sur smartphone en respectant les spécificités de leur transcription latine.

Mais le plus important est de mettre en place une politique globale et cohérente de l’enseignement des langues qui tiennent compte de l’identité culturelle de Djibouti, mais aussi de ses ambitions économiques. Les Djiboutiens sont attachés au français. Lors des états généraux de l’éducation de 1999, ils ont réaffirmé leur volonté de consacrer le français comme la principale langue d’enseignement. L’arabe fait partie intégrante de l’identité culturelle et religieuse de Djibouti. Elle se développe à Djibouti aussi bien dans l’enseignement public que dans le privé. Le nombre des écoles privées arabophones est en constante progression. L’anglais gagne du terrain. Djibouti est un pays francophone dans un espace anglophone. Pour une meilleure intégration économique dans la région et au-delà, Djibouti renforce l’enseignement de l’anglais. Djibouti vise un trilinguisme français-arabe-anglais. La mise en place des écoles bilingues vise notamment à atteindre cet objectif. Cependant, il est essentiel de ne pas mettre les langues nationales (Afar et Somali) à l’écart de l’enseignement formel.

Il est normal que l’enseignement d’autres langues se développe tel que le chinois, le russe ou le turque…etc. L’apprentissage de ces langues offre des opportunités académiques et professionnelles à des Djiboutiens. Mais, il est temps d’organiser leur enseignement par exemple à travers des filières spécialisées dans le secondaire ou à l’université.

Le plurilinguisme est un trésor pour Djibouti, clé de son rayonnement régional. Avec des réformes audacieuses, l’enseignement des langues peut devenir un levier de développement inclusif, aligné sur les Objectifs de développement durable. Des études de cas comme le Rwanda (passage réussi au trilinguisme) montrent que c’est possible.

L’enseignement des langues à Djibouti incarne la richesse d’une nation-mosaïque, naviguant entre héritages coloniaux, identités locales et ambitions globales. De la domination française à l’essor multipolaire (arabe, anglais, chinois, russe), le système évolue vers un multilinguisme pragmatique. Cependant, sans investissements massifs dans les langues nationales et l’équité, les enjeux risquent de creuser les fractures. Une vision audacieuse, ancrée dans la diversité, positionnera Djibouti comme hub linguistique de l’Afrique de l’Est, favorisant prospérité et cohésion sociale.

Abdallah Hersi