
Depuis plus de quatre décennies, le Centre d’Étude et de Recherche de Djibouti (CERD) s’impose comme l’un des piliers majeurs du développement scientifique, culturel et environnemental du pays. Au croisement de la recherche académique, de la valorisation du patrimoine et de l’innovation technologique, cette institution joue un rôle stratégique dans la production de connaissances et l’accompagnement des politiques publiques.

Créé pour répondre aux besoins spécifiques d’un pays situé au carrefour des civilisations et des écosystèmes, le CERD a progressivement construit une expertise reconnue dans des domaines aussi variés que l’archéologie, la biologie marine, les sciences de la Terre, la pharmacologie, les biotechnologies ou encore l’étude du climat. Grâce à ses laboratoires spécialisés, ses instituts de recherche et ses partenariats internationaux, il contribue activement à faire émerger une nouvelle génération de chercheurs djiboutiens.

Mais au-delà de la science pure, le CERD est aussi un lieu de mémoire et de transmission culturelle. La sauvegarde du patrimoine oral, la valorisation des traditions et la promotion du dialogue entre savoirs scientifiques et savoirs populaires constituent une part essentielle de sa mission. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent de nombreuses initiatives scientifiques, culturelles et éducatives qui font aujourd’hui du centre une institution incontournable dans la Corne de l’Afrique.

De la renaissance du théâtre somali à la recherche sur les plantes médicinales, en passant par l’étude des ressources marines, la lutte contre le changement climatique ou encore les innovations en biotechnologie, le CERD incarne une vision ambitieuse : celle d’une recherche scientifique au service du développement durable et de la souveraineté intellectuelle de Djibouti.
Un acteur central dans la préservation et la transmission du patrimoine culturel

Parmi les nombreuses missions du CERD, la sauvegarde et la valorisation du patrimoine culturel occupent une place essentielle. Dans un pays où les traditions orales ont longtemps constitué le principal vecteur de transmission des savoirs et des valeurs, la documentation et la mise par écrit de ces héritages représentent un travail fondamental.

C’est dans cet esprit qu’une cérémonie particulièrement symbolique s’est tenue le 20 avril 2025 au CERD : le lancement officiel de la publication de trois pièces majeures du théâtre somali, collectées, transcrites et traduites par la chercheuse Dr Fatouma Mahamoud Hadji Ali. Cette initiative s’inscrit dans un vaste effort de préservation d’un patrimoine artistique menacé par l’érosion du temps et la transformation rapide des sociétés contemporaines.

Universitaire reconnue et critique littéraire passionnée, Dr Fatouma Mahamoud Hadji Ali a consacré plusieurs années à l’étude du théâtre somali et de ses dynamiques culturelles. Sa recherche doctorale, soutenue en 2017, portait déjà sur la confrontation entre traditions et modernité dans le théâtre djiboutien. Les œuvres qu’elle a réunies et traduites témoignent de la richesse et de la profondeur de cette tradition dramatique, souvent transmise oralement.
Lors de la cérémonie de lancement, les autorités ont souligné l’importance de ce travail. La ministre de la Jeunesse et de la Culture, Dr Hibo Moumin Assoweh, a salué un « travail titanesque » et rappelé que, dans les sociétés nomades de la région, la poésie et le théâtre constituent des piliers de la mémoire collective. Ces formes artistiques ne sont pas seulement des divertissements : elles sont des outils de réflexion sociale, des espaces de critique et des vecteurs de transmission des valeurs.
Les pièces étudiées, écrites par deux figures majeures de la dramaturgie somalie, Hassan Elmi Dirié et Ibrahim Souleiman « Gadhle », abordent des thèmes universels et intemporels : les relations entre hommes et femmes, les tensions entre tradition et modernité, la place de l’éducation ou encore les transformations sociales.
L’objectif de cette publication ne se limite pas à la conservation académique. Elle vise également à offrir des supports pédagogiques aux écoles et aux universités, afin que ces œuvres puissent être étudiées, jouées et appropriées par les jeunes générations. Dans cette perspective, la troupe « Jeunes Talents », soutenue par le ministère de la Culture, prépare déjà la mise en scène de l’une de ces pièces.
Ainsi, à travers ce projet, le CERD confirme sa vocation de gardien de la mémoire culturelle djiboutienne, tout en favorisant une réappropriation vivante du patrimoine par la jeunesse.
La recherche scientifique au cœur du développement durable
Si la dimension culturelle occupe une place importante dans les activités du CERD, la recherche scientifique constitue le cœur de sa mission. Au fil des années, le centre a développé une expertise solide dans plusieurs disciplines stratégiques pour le développement du pays.
L’un des exemples les plus significatifs de cette contribution scientifique est l’étude menée par le laboratoire de BioGéoSciences de l’Institut des Sciences de la Terre sur la contamination des produits halieutiques par des substances chimiques et radioactives. Depuis 2018, les chercheurs du CERD analysent plusieurs espèces de poissons largement consommées à Djibouti, telles que les thazards, les mérous, les dorades ou les thons.
Ces recherches visent à évaluer les risques sanitaires liés à la présence de polluants, notamment le polonium-210, un isotope radioactif extrêmement toxique. Les résultats de ces analyses ont été soumis à des revues scientifiques internationales, confirmant la qualité et la rigueur des travaux menés par les chercheurs djiboutiens.
La reconnaissance internationale de ces compétences s’est également illustrée lors d’une comparaison inter-laboratoires organisée par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sur plus d’une vingtaine de pays africains participants, seuls trois ont satisfait aux critères d’exactitude et de fiabilité exigés. Parmi eux figurait le laboratoire du CERD.
Ce succès témoigne non seulement de la compétence des scientifiques djiboutiens, mais aussi des investissements réalisés dans les infrastructures de recherche. Grâce à l’appui de partenaires internationaux, les laboratoires du CERD disposent aujourd’hui d’équipements capables de réaliser des analyses isotopiques complexes et de surveiller la radioactivité environnementale.
Dans le domaine des ressources naturelles, le centre a également renforcé ses capacités avec l’inauguration de laboratoires de métallogénie et de biologie marine dotés d’équipements de pointe. Ces installations permettent d’étudier les richesses minérales et halieutiques du territoire, ouvrant la voie à une exploitation plus rationnelle et durable des ressources.
Ces initiatives illustrent une conviction partagée par les autorités djiboutiennes : la recherche scientifique est un levier essentiel pour construire un développement durable et souverain.
Biotechnologie, santé et biodiversité : des domaines d’avenir
Parmi les axes de recherche les plus prometteurs développés par le CERD figure la valorisation des ressources naturelles, notamment dans les domaines de la pharmacologie et de la biotechnologie. Djibouti possède en effet une biodiversité végétale encore largement méconnue, mais riche en plantes médicinales utilisées depuis des siècles par les guérisseurs traditionnels. L’Institut de Recherches Médicinales du CERD s’est donné pour mission d’étudier scientifiquement ces ressources afin d’en révéler les propriétés thérapeutiques.
Plusieurs projets de recherche ont ainsi permis d’identifier des huiles essentielles extraites de plantes locales présentant des propriétés antibactériennes et anticancéreuses. Ces travaux ont donné lieu à plusieurs publications scientifiques internationales et ouvrent des perspectives intéressantes pour le développement de nouvelles molécules pharmaceutiques.
La recherche menée par le CERD ne se limite pas à l’analyse chimique des plantes. Elle s’inscrit dans une démarche multidisciplinaire associant botanique, pharmacologie et chimie moléculaire. L’objectif est de comprendre les mécanismes biologiques qui confèrent à ces plantes leurs propriétés thérapeutiques.
Parallèlement, le CERD organise régulièrement des congrès et des rencontres scientifiques afin de favoriser les échanges entre chercheurs nationaux et internationaux. L’un de ces événements majeurs a été consacré à la valorisation des ressources naturelles terrestres et marines, réunissant des scientifiques venus d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient.
Dans le domaine des biotechnologies, le centre a également renforcé sa coopération internationale en organisant une conférence scientifique en partenariat avec le Centre international de génie génétique et de biotechnologie. Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre du projet BiotechNet, visant à renforcer les capacités scientifiques dans la Corne de l’Afrique.
Grâce à ce programme, plusieurs doctorants djiboutiens ont pu intégrer des programmes de formation avancée à l’étranger, tandis que des ateliers spécialisés ont été organisés à Djibouti pour former les chercheurs locaux aux techniques de bioinformatique et aux nouvelles approches des sciences de la vie.
Ces initiatives contribuent à construire un réseau régional de compétences scientifiques, capable de répondre aux défis sanitaires, environnementaux et économiques de la région.
Djibouti, laboratoire régional de la recherche climatique
Face aux défis croissants liés au changement climatique, le CERD joue également un rôle déterminant dans la production de connaissances scientifiques destinées à éclairer les politiques d’adaptation.
Située dans une région particulièrement vulnérable aux effets du réchauffement climatique, la République de Djibouti a fait de la recherche environnementale une priorité stratégique. Dans cette perspective, le pays s’est doté d’un Observatoire régional de recherche pour l’environnement et le climat, un centre d’excellence chargé d’étudier les phénomènes climatiques et leurs impacts sur les écosystèmes et les populations.
Cet observatoire constitue aujourd’hui un outil scientifique de premier plan. Il permet de collecter et d’analyser des données climatiques, d’étudier les variations des précipitations et d’élaborer des modèles de prévision adaptés aux réalités locales.
Les travaux menés par les chercheurs djiboutiens ont notamment permis de développer un modèle climatique spécifique au pays, capable de mieux comprendre les phénomènes extrêmes tels que les sécheresses ou les vagues de chaleur. Le CERD participe également à l’organisation de conférences internationales sur le climat, réunissant scientifiques, décideurs politiques et représentants d’organisations internationales. Ces rencontres contribuent à renforcer la coopération régionale et à promouvoir des solutions adaptées aux réalités de la Corne de l’Afrique.
Dans cette dynamique, Djibouti a également franchi une étape symbolique en lançant son premier nano-satellite, conçu par des chercheurs et des étudiants djiboutiens. Placé en orbite à plus de 500 kilomètres d’altitude, cet outil permettra de collecter des données climatiques et environnementales essentielles pour la recherche scientifique.
Une institution tournée vers l’avenir
Quarante ans après sa création, le Centre d’Étude et de Recherche de Djibouti apparaît plus que jamais comme une institution stratégique pour le développement du pays. À travers ses laboratoires, ses instituts et ses partenariats internationaux, il contribue à produire des connaissances indispensables pour relever les défis contemporains.
Qu’il s’agisse de préserver le patrimoine culturel, d’explorer les richesses naturelles, de développer les biotechnologies ou de comprendre les dynamiques climatiques, le CERD incarne une vision ambitieuse de la recherche scientifique : une recherche ancrée dans les réalités locales mais ouverte sur le monde.
Au fil des années, cette institution a su former des chercheurs compétents, attirer des partenaires internationaux et se doter d’infrastructures modernes. Elle constitue aujourd’hui une plateforme essentielle pour l’innovation, la formation et la coopération scientifique dans la région.
À l’heure où les défis environnementaux, sanitaires et économiques se multiplient, le rôle du CERD apparaît plus crucial que jamais. En mettant la science au service du développement et du bien-être des populations, le centre contribue à bâtir les fondations d’un avenir durable pour Djibouti et pour l’ensemble de la Corne de l’Afrique.
Mohamed Chakib









































