Au cours de la Journée nationale des personnes handicapées célébrée jeudi dernier, la prestation artistique d’une petite fille a suscité une standing-ovation du Président de la République. Débout sur ses genoux, Araksan Mahamoud Ahmed, née infirme des membres inférieurs, a fait preuve de courage et de maturité artistique. Avec sa chanson chargée d’émotion et sa voix d’ange, elle a captivé le public. Élevée seule par une mère d’un courage admirable, en l’occurrence notre collègue Saredo Farah Ali cadreuse à la RTD, la petite Araksan soufflera le 14 décembre prochain ses 9 bougies. Portrait d’une superstar de la chanson djiboutienne en devenir.   

Sur la scène, de la cérémonie de célébration de la journée internationale des personnes handicapées, les projecteurs s’abaissèrent sur la silhouette d’une petite fille habillée en robe rouge qui se dresse à côté des artistes de la troupe Gourmad de la police nationale chargée des animations. Elle interprète une chanson. Sa voix chaude, vibrante malgré sa fragilité, capte le public et installe un silence dense dans la salle. Elle chante avec l’assurance d’une habituée des scènes, sans le trac ni fausses notes pour nous rappeler que « le temps où le handicap était perçu comme un obstacle est désormais révolu à Djibouti ». Une enfant de neuf ans seulement, mais déjà porteuse de cette grâce mystérieuse que certains artistes possèdent dès la naissance — une capacité à toucher les cœurs sans artifice, simplement parce qu’elle chante avec vérité. Lorsque les premières notes sortent de sa bouche, le Président de la République, Son Excellence M. Ismaïl Omar Guelleh, se lève. Derrière lui, l’ensemble des personnalités présentes se met debout, comme un seul corps, pour applaudir.

Araksan Mahamoud Ahmed, c’est son nom, est née le 14 décembre 2016. Sa mère, Saredo Farah Ali, raconte leur histoire avec une pudeur tranquille et une détermination qui force le respect. Cadreuse à la RTD, elle élève seule cette enfant à besoins spéciaux depuis sa naissance, une solitude imposée par l’absence du père. « Il est parti quand elle est née », nous dit-elle, d’un ton simple. « La naissance d’Araksan a été la cause de son départ » nous confie Saredo. Sans remords ni plainte dirigée vers l’homme qui n’a pas assumé, Saredo préfère détailler les combats quotidiens, les efforts et les petites victoires qui composent leur vie.

Assumer seule la charge d’un enfant handicapé n’est pas une mince affaire lorsque Saredo évoque les premiers mois. « Au début, lorsqu’elle était petite, c’était très difficile », admet-elle. « Mais grâce à la politique du Président qui m’a permis de rester auprès d’elle, j’ai pu m’en sortir », ajoute-t-elle. Le soutien moral de son entourage professionnel lui a également été un secours précieux.

Ce qui frappe chez la petite Araksan, c’est son appétit pour l’école. Sa mère a fait le choix — presque militant — de l’inscrire et de la maintenir dans le milieu scolaire, refusant qu’elle subisse la stigmatisation ou l’exclusion. « Je me suis forcée à ce qu’elle aille à l’école comme les autres enfants. Je me suis forcée à ce qu’elle ne ressente pas le manque d’un père », confie Saredo, la voix légèrement tremblante quand elle évoque la blessure invisible laissée par l’absence paternelle. Les mots « je me suis forcée » témoignent de toute la volonté maternelle : forger pour sa fille un univers où l’estime de soi et l’épanouissement remplacent la pitié.

Araksan a d’abord fréquenté une crèche pendant deux ans. Aujourd’hui, elle est en troisième année au centre des enfants spéciaux d’Ali Sabieh, où elle suit un parcours adapté, entourée d’éducateurs et de camarades qui partagent des défis semblables. Sa mère dit qu’elle est « excellente en classe ». Les bonnes notes, le sérieux et la soif d’apprendre prouvent qu’un handicap physique n’exclut ni intelligence ni réussite scolaire — autant de victoires pour Saredo.

La mobilité était, au départ, l’une des principales barrières à franchir. C’est là qu’intervient l’Agence Nationale des Personnes Handicapées (ANPH), créée en juin 2018 par décret présidentiel. Selon Saredo, l’agence a été une bouée de sauvetage, une institution qui a permis de transformer leur quotidien. « Grâce à cette agence, ma fille se déplace selon ses besoins », dit-elle. Araksan a en effet reçu une chaise roulante, un outil qui lui a permis d’aller à l’école, de jouer avec d’autres enfants et d’être présente où elle le souhaite.

Quand le talent transcende le handicap

Au-delà de la mobilité, l’ANPH accompagne la famille de façon régulière. Chaque mois, un lot de produits de confort est remis à la famille : couches, produits d’hygiène et autres articles indispensables, souvent difficiles d’accès pour des foyers modestes.

À l’approche des fêtes, l’agence offre également des vêtements neufs — des gestes simples mais lourds de sens, qui contribuent à la dignité et à la joie des bénéficiaires. Pour Saredo, ces aides ne remplacent pas tout, mais elles allègent des charges régulières et permettent de concentrer l’énergie sur l’éducation et le développement d’Araksan.

Au fil de l’entretien, on perçoit la force du lien mère-fille. Son regard est fier quand elle évoque les progrès scolaires, la sociabilité et le caractère enjoué de sa fille. Elle raconte des anecdotes du quotidien qui laissent deviner la tendresse entre elles. « La différence est une richesse et non un objet de honte », nous confie-t-elle.

Pour ce qui est du domaine de la chanson dont la petite Araksan a fait preuve de maturité, sur la scène du palais du peuple, « Elle adore les chansons. Elle s’enregistre en chantant et poste ses vidéos sur TikTok. Je la laisse faire, parce que je vois que ça lui donne confiance », nous explique sa mère en souriant. Avec une aisance surprenante, l’enfant maîtrise déjà l’art de tenir un public en haleine. Sur la scène du Palais du Peuple, nul trac ne transparaissait. Pas la moindre hésitation. Une présence naturelle, presque instinctive, qui surprend venant d’une enfant de neuf ans.

Son visage exprimait la gratitude, l’espoir, le désir d’encourager les autres enfants handicapés à croire en leur potentiel.

Sa chanson, écrite pour sensibiliser et remercier tous ceux qui l’accompagnent, a touché le public. Ce n’est peut-être que le début d’une carrière artistique. Mais pour l’instant elle célébrera dimanche prochain ses 9 ans et nous lui souhaitons un joyeux anniversaire.

RACHID BAYLEH