N°  111 du Mercredi 22 Juin 2010

Notes de lecture

Abdi Ismaël Abdi ou l’art d’abolir les frontières 

Dans la précédente partie de notre travail sur « Cris de traverses » de feu Abdi Ismaël Abdi, écrivain et dramaturge djiboutien décédé en 2007, nous avions pu dégager trois axes de réflexions après avoir classé les personnages en trois ordres : vivants, morts et morts-vivants. Un véritable triangle de Bermudes sur lequel nous allons nous pencher dans ce modeste article. 

Compte tenu du climat de violence qui baigne en permanence le recueil de nouvelles d’Abdi Ismaél Abdi, le thème de l’exil y est omniprésent. En proie à la dictature, à la guerre et la misère, de nombreux personnages, livrés à eux-mêmes, sont en effet contraints à fuir. Fuir la torture. Fuir la prison. Fuir l’effusion du sang. Fuir la haine tribale. Fuir les zones de combat et les champs de ruine.

La figure la plus marquante de cette multitude de fuyards est sans conteste celle de « Qamero, l’enfant de la lune éteinte » (c’est ainsi que s’intitule l’une des sept nouvelles que comporte Cris de traverses). Enfant issue de l’exil puisqu’elle vit le jour en cours de route, alors que sa mère fuyait la guerre tribale qui venait d’éclater dans sa contrée d’origine, sa vie se résume à un exil interminable qui se traduit par une errance sans fin, des pérégrinations interrompues et tous les jours recommencées.

L’histoire de Qamero ainsi que le mystère lié à sa naissance « par une nuit où la lune était éteinte et recouverte d’un suaire de deuil ensanglanté », on la découvre par la bouche d’une narratrice anonyme. De cette dernière, on ne saura finalement pas grand-chose, sinon qu’elle fut obligée elle aussi de quitter son pays du fait des hostilités tribales et de leurs effroyables conséquences sur la vie des populations civiles. Elle commence son long récit, qui est d’ailleurs très émouvant, par ces terribles mots :

« Je me souviens parfaitement de cette nuit où Qamero est venue au monde. J’ai aidé sa mère à accoucher sous un acacia dans la douleur de l’exode et les larmes de l’exil. Je ne la connaissais pas auparavant. Seul le hasard nous avait fait voyager ensemble à dos de mulet. Nous fuyions, toutes les deux avec beaucoup d’autres, la guerre tribale qui ravageait notre pays. L’accouchement fut difficile. Très difficile même. Sentant peut-être sa mort venir, elle eut le temps de glisser ce court message entre ses longs cris de douleur : son père Galeb Ali Daoud… Il vit dans un camp de réfugiés. Il est de la tribu des Malala… » P.112

Autre personnage, autre âme condamnée à l’exil. Le fils de Rahma, l’héroïne malheureuse de la nouvelle intitulée « Les brûlés de la vie », se voit contraint d’abandonner un beau jour Ras-Beine, sa ville natale, sevré ainsi de la chaleur de l’amour maternel qui baignait sa vie sous le toit familial.

Le drame qui bouleverse son existence, l’enfant de Rahma le doit à une seule chose : son adhésion au cercle  des « brûlés de la vie », des êtres délétères dont la liberté d’esprit et de parole n’en finit plus de narguer les pouvoirs publics. Répétant à longueur de journée des vérités dérangeantes, ceux-ci ont depuis longtemps pris l’habitude d’exposer le fond de leur pensée au milieu de la foule qu’ils savent haranguer mieux que tout le monde, n’hésitant guère à appeler un chat, un chat, malgré les risques pour eux-mêmes et pour leur entourage.

Voix libres, esprits indépendants, le fils de Rahma et ses semblables sont, comme on pouvait s’y attendre, accusés très vite d’incitation au trouble à l’ordre public. Décidées d’en découdre une fois pour toutes avec la bande subversive, ces prophètes de malheur incapables de se plier aux règles d’usage dans leurs discours et dans leurs pensées, les autorités exigent tout simplement leur extermination. Une vaste offensive est aussitôt déclenchée dans cette perspective. C’est, en réalité, une véritable machine de guerre que l’on met en branle dans le but de mieux colmater les brèches en parvenant à l’élimination totale et systématique des « des brûlés de la vie ».

Est-ce le début de la fin pour ces derniers ? On pourrait le penser compte tenu de la sauvagerie qui caractérise les opérations anti-brûlés de la vie conçues et mises en œuvre par le régime.Etant donné que la vague d’arrestations et de

condamnations à la pendaison qui venait d’être déclenchée n’augurait naturellement rien de bon pour le brûlé de la vie qu’était le fils de Rahma, celui décide de prendre le chemin de l’exil. Contrairement à la grande majorité de ses collègues qui furent malheureusement pris au piège, il réussit à passer entre « les mailles oppressantes des filets » des bourreaux. Oui, il parvient à se projeter hors de Ras-Beine et de ses goulags sans que personne ne soit informé de son geste. Pas même sa mère, Rahma, dont il était l’unique enfant avec tout ce que cela suppose en termes d’attachement, d’affection et d’amour.

Du climat de représailles qui règne désormais dans sa ville natale, il aura donc su de se retirer. Sur la pointe des pieds. Presque en catimini. Et avant qu’il ne soit trop tard. Où aller ? Où ne pas aller ? Au moment où il s’apprête à partir, le fils de Rahma n’imagine pas un seul instant

l’interminable exil qui l’attend au bout du chemin. Il n’imagine pas non plus le sort réservé à sa mère, en dépit de son innocence, par ceux qui étaient chargés de l’arrêter.

La pauvre ! Elle ne savait pourtant rien de ses activités de « brûlé de la vie » tout comme elle ignorait les raisons de son départ précipité. Particulièrement chargé d’émotions, le moment de leur séparation constitue à lui seul un véritable drame. Ultime instant de salut avant la descente aux enfers de ces deux êtres dont les destins étaient désormais appelés à emprunter des itinéraires opposés, l’un pour vivre, l’autre pour mourir.  C’est cette tragédie humaine que résume l’extrait suivant. Avec beaucoup de simplicité. Et un sang-froid certain. Jugez vous-même !

« Il attendit que Rahma eût fini de prier. Puis d’une voix émue, il lui dit :

- Mère… je pars.

- Pour combien de temps ?

- Pour une ou deux semaines.

Guère plus.

-  Et ton travail ?

-  C’est réglé, un ami m’a donné un certificat pour couvrir mon absence.

Il l’embrassa furtivement sur le front. Puis, il sortit pour se fondre dans la nuit. Elle ne le revit jamais. En tous cas, pas tant qu’elle était vivante. » Dans la nouvellequi porte son nom, Mastitica, refusant de se plier à la volonté de sa famille qui a promise sa main à un vieillard édenté, se voit contrainte d’entamer elle aussi un long exil.

Certes les raisons invoquées dans sa décision de quitter son village natal sont bien éloignées de celles qui justifient le départ en exil de Qamero et du fils de Rahma, la première fuyant la guerre civile ; le second, la prison. Pourtant, à y regarder de près, on pourrait facilement établir un point commun entre ces fugitifs : ils sont tous les trois confrontés à la violence face à laquelle ils n’ont de choix que de s’évader pour sauver leur peau, chacun d’eux appréhendant ainsi la fuite comme une nécessité. D’où leur farouche détermination à braver le destin, à conjurer le sort qui s’acharne implacablement contre eux. En clair, il s’agit pour ces trois personnages de prendre leurs distances par rapport à une réalité qui

leur est devenue « irrémédiablement insupportable », de s’extraire d’un quotidien qu’ils considèrent désormais comme invivable. Dès lors, l’exil apparaît à leurs yeux comme l’unique moyen d’échapper à la chape de plomb posée sur leur futur, la seule porte de sortie  qui donne sur l’avenir. C’est pourquoi il est vécu par chacun d’eux comme une bouffée d’oxygène. Comme un geste salvateur.

(A suivre)
Isman O