N°  12 du Jeudi 22 Janvier 2009

Lutte contre le Sida

 " Bas les masques ! " 

Les statistiques disponibles dressent une radioscopie de la problématique nationale du Sida. Encore plus les témoignages physiques de séropositives qui mettent en relief les causes culturelles à l'origine du maintien du taux de séroprévalence de 2,9% chez les Djiboutiennes en âge de procréer. Récit d'une entrevue bouleversante.

Il y a de ces rencontres difficilement oubliables. Celle, vieille de plusieurs mois, avec sept séropositives dans les murs du journal en est une pour ma modeste personne. Des flashs de l'entrevue refont surface dans ma mémoire dès qu'il est question de Sida. Revenons, d'abord, sur les circonstances peu ordinaires qui l'ont provoquée.

Un après midi de samedi, deux amis et moi-même échangeons des plaisanteries lorsque le portier nous annonce la présence de sept femmes dans nos locaux qui auraient rendez-vous avec un journaliste. Lequel, lui demande-t-on ? Il ignore de qui il s'agit. Car les principales concernées n'ont pas bien retenu le nom de leur correspondant. L'un d'entre nous se lève et va au devant d'elles. Il finit par les convaincre de nous rejoindre dans la pièce qui sert de salle de rédaction.

Cinq des sept inconnues sont voilées de la tête jusqu'aux pieds. Les " burkas ", qu'elles portent, laissent seulement entrevoir leurs yeux. La sixième, une trentenaire, est habillée en tenue locale. Idem pour la septième qui paraît plus jeune. Un silence gêné de quelques instants s'installe de part et d'autre. Puis, l'une des voilées se présente  comme la plus âgée du groupe pour mieux dégeler l'ambiance. D'un ton grave, elle évoque son mal de vivre de veuve à la tête d'une progéniture nombreuse.

Un statut qui est aussi celui des quatre autres silhouettes féminines énigmatiques en face de nous. Sa voix se fait tremblante quand elle nous révèle la cause du décès de son conjoint. Le Sida l'a tué, il y a une dizaine d'années. Elle s'efforce après coup de réprimer un sanglot qui rend sa voix enrouée. Ses voisines de table partagent sa douleur. Car elles aussi ont vu le fléau emporter leurs maris respectifs selon les confidences de nos interlocutrices. Chacune d'elles nous a, à tour de rôle, confirmé sa séropositivité. Mes collègues et moi-même ne savons comment réagir ni quoi leur répondre. Toujours est-il qu'elles semblent apprécier notre retenue respectueuse. D'où les réactions inattendues des séropositives voilées qui se débarrassent de leurs burkas.

Elles semblent soulagées de se confier à visages découverts. Pourtant, elles avouent craindre plus le regard d'autrui que la maladie elle-même. Hormis leurs fils et filles en âge de comprendre et qu'elles ont mis dans la confidence, les autres membres de leur entourage familial ignorent leur séropositivité. Aucun ressentiment vis-à-vis de leurs défunts maris, qui les ont contaminées, ne transparaît dans les récits de leurs quotidiens. Au contraire, elles affichent une volonté farouche de garder intacte la mémoire des disparus auprès de leurs enfants. Une belle leçon de dignité que nous trouvons admirable.

Une seule femme avoue toucher une maigre pension de retraite. Les autres n'ont même pas cette chance. Toutes se livrent aux activités du petit commerce informel pour pouvoir subvenir aux besoins élémentaires de leurs familles. Placées sous  Antirétroviraux (ARV), elles ont conscience que la prise en charge thérapeutique prolonge l'espérance de vie des séropositifs. N'empêche qu'elles pestent contre les volets sociaux du programme national anti Sida.

Insuffisantes ou ridicules sont les deux qualificatifs qui reviennent souvent sur leurs lèvres lorsqu'elles abordent les offres d'assistance nutritionnelle et financière du secrétariat exécutif du comité interministériel en charge de coordonner la riposte nationale contre la pandémie. Elles soulèvent, paraît-il, le problème de manière régulière aux accompagnateurs psychosociaux qui ont su gagner leur confiance.

A force d'écoute et de patience, répètent-elles. Elles estiment, d'ailleurs, retrouver les mêmes aptitudes chez leurs confidents d'un après midi que nous sommes. Le tout est dit avec des sourires qui illuminent les visages de ces femmes durement éprouvées par le sort.

Elles n'ont nullement peur de la mort inéluctable pour chaque être humain. Elles appréhendent surtout la déchéance physique qui frappe les malades du Sida en phase terminale. On leur rétorque qu'elles sont loin de porter les stigmates du terrible VIH. Elles auraient pu s'offusquer de cette remarque maladroite. Elles en rient. La parenthèse alimente la suite de notre conversation autour de la guerre des sexes qui couverait dans les foyers selon nos visiteuses du jour. L'affirmation nous prend au dépourvu.

L'aînée du groupe avance que les femmes sont assez intuitives pour déceler les infidélités conjugales de leurs maris. Certaines ne les ébruitent pas de peur d'un divorce. D'autres font des scandales face au vagabondage sexuel de leurs conjoints. Toutes envisageraient une grève du devoir conjugal pour mieux éviter le risque d'une contamination au Sida après des rapports sexuels avec leurs maris volages selon l'avis unanime des sept séropositives. On tombe des nues en entendant cela.

 Elles paraissent blasées devant nos airs ébahis qui reflètent assez bien le fossé d'incompréhension entre les femmes et hommes sur cette question de vie ou de mort. Comment pourrait-on le réduire, demande-t-on ? " Bas les masques de fausse pudeur des épouses irréprochables qui doivent avant tout préserver leur intégrité physique face aux maris inconscients, relève la plus jeune de nos interlocutrices qui se prostitue à l'occasion.

Pour cause, ses clients lui proposeraient de doubler le tarif de la passe si elle acceptait d'assouvir leurs fantaisies sexuelles sans la moindre protection. C'est dire le dilemme des femmes mariées avec " des coureurs de jupons ", indique la timide trentenaire qui sort de sa réserve pour la première fois. Les prises de positions de ses amies d'infortune sont nettement plus tranchantes là-dessus.

" Bas les masques de fausse vertu des maris cavaleurs qui exposent les vies de leurs épouses aux dangers du Sida ", s'exclame l'aînée du groupe. Il faut en parler, répète-t-elle plusieurs fois de suite d'un ton moins rageur. Les autres femmes acquiescent par des hochements de tête. Sur ce, les cinq matures se drapent de leurs burkas. Et les sept séropositives repartent comme elles étaient venues. Dans la discrétion.

MOF