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Interview

" La multiplication des banques,
un facteur essentiel pour le bon fonctionnement des marchés "
 
Gouverneur de la Banque centrale de Djibouti

Le secteur bancaire à Djibouti et son évolution ces dernières années,  l'inflation qui est une grande source de perturbation économique dans notre pays,  la crise financière internationale etc...  Le point de la situation avec le  gouverneur de la Banque Centrale de Djibouti Djama Mahamoud Haid . 

Monsieur le gouverneur, pouvez-vous nous expliquer le rôle et les missions assignées à la Banque centrale de Djibouti ainsi que son évolution depuis sa création il  y a de cela 30 ans ?
Dès sa naissance en décembre 1977, l'Institut d'émission, alors appelée Banque Nationale de Djibouti, s'est vue assignée comme principale mission, le privilège et le monopole de l'émission de la monnaie nationale sous le pilotage du Conseil National de la Monnaie, du Crédit et du Commerce Extérieur. Par la suite, sont intervenus plusieurs textes qui ont progressivement renforcé les prérogatives de la Banque Nationale en matière de supervision du secteur bancaire, notamment le décret 027 de 1985.

Une refonte du cadre légal parachevée en 2005 qui a introduit une loi bancaire et de nouveaux statuts de la Banque Nationale, a permis à cette dernière, désormais devenue Banque Centrale de Djibouti, d'asseoir définitivement, en plus du traditionnel privilège d'émission de la monnaie nationale, son autorité pour agréer et contrôler les établissements de crédit et les intermédiaires financiers, quelque soit leur statut.

En vertu de ses statuts, la Banque Centrale est, par ailleurs, l'agent financier de la République de Djibouti. A ce titre elle gère toutes ses opérations de caisse et de banque et prête son concours à la mise en œuvre de la politique économique de l'Etat. Dans ce cadre, elle peut proposer au Gouvernement toute mesure qui est de nature à exercer une action favorable sur le développement économique et social du pays. La récente évolution des activités de la Banque Centrale est marquée par l'adoption d'une loi relative au blanchiment des capitaux qui a donné naissance, au sein de la BCD, à un service spécialisé dans la prévention et le traitement de ce phénomène à Djibouti. Enfin, un dernier texte adopté en 2007 a placé la supervision des institutions de microfinance dans le giron de la Banque Centrale.

La possession de compte en banque est peu développée à Djibouti. Un djiboutien sur 12 détient actuellement un compte bancaire. Comment relever ce faible taux de bancarisation ?
En effet, la détention des comptes bancaires par des Djiboutiens reste faible et se situe dans cet ordre là. Néanmoins, avec la multiplication des établissements de crédit, on assiste à l'augmentation des ouvertures de comptes et ce ratio est déjà porté, non plus à 1 Djiboutien sur 12, mais à 1 Djiboutien sur 10. Cette tendance aura à se renforcer avec l'installation de nouvelles banques qui sont attendues dans un proche avenir. Parallèlement aux banques classiques, l'essor de la microfinance contribue à "populariser " en quelque sorte la détention des comptes. La Caisse Nationale d'Epargne et de Crédit de Djibouti (CNECD), compte plus de 1.700 adhérents dans sa phase de lancement et l'ouverture imminente de la Caisse Populaire d'Epargne et de Crédit permettra de porter ce nombre à près de 5.000 adhérents. 

Qu'est ce qui a amené la multiplication des banques ces deux dernières années et comment évoluera le secteur bancaire dans les années à venir ?
L'évolution du secteur financier reflète l'évolution de la situation économique du pays. Comme vous le savez, Djibouti jouit depuis plusieurs exercices d'une croissance économique soutenue. Les atouts " naturels ", si j'ose dire, parmi lesquels il y a une position géographique stratégique qui en fait un carrefour des grands échanges continentaux et une stabilité constante. Ces acquis de départ, judicieusement exploités par les autorités nationales à travers des partenariats stratégiques avec des opérateurs d'envergure mondiale, tel que DP World, a permis de libérer ce potentiel. Ce processus de transformation générale touche aussi bien la sphère financière que l'ensemble de l'activité économique. Et pour revenir à votre question, il est prévu d'accueillir de nouvelles banques en plus de celles qui sont déjà installées. 

Malgré la multiplication des banques l'accès au crédit par les Djiboutiens est très faible. Comment expliquez-vous cela ?
La multiplication des banques amène naturellement la concurrence qui est un facteur essentiel pour le bon fonctionnement des marchés. L'amélioration des conditions des banques par la concurrence se traduit par la hausse des crédits, la baisse des taux et autres commissions. Les données dont je dispose, font état d'une tendance à la hausse depuis 2005, où les crédits ont enregistré une croissance de plus de 10% par rapport à 2006.

En 2007, confirmant la tendance amorcée une année auparavant, ils haussent de 33%, performance que nous devons également observer au terme de l'exercice en cours. La reprise des concours bancaires concerne en particulier les crédits à moyen et long termes, notamment ceux destinés à l'équipement et à l'habitat, dont l'impact sur l'activité économique est plus profond que les crédits à court terme. De plus, la concurrence aidant, les banques innovent de nouveaux produits pour attirer et garder les clients : aujourd'hui on peut estimer que l'éventail des produits bancaires qui va des classiques dépôts et crédits aux produits islamiques en passant par la microfinance, est à même de répondre à une grande partie de la demande du marché national. Il y a bien une corrélation entre offre et nombre d'opérateurs bancaires. Cependant, il faut rappeler que l'accès au crédit est conditionné par deux limites. La détention des comptes par les Djiboutiens et le taux d'endettement des ménages dont le niveau acceptable est de 25% du revenu net pour ne pas sur-endetter les ménages. Comme vous l'avez si bien souligné dans l'une de vos précédentes questions, environ seuls 10% des Djiboutiens ont un compte bancaire. Ce qui suppose que nos compatriotes restent massivement en marge du circuit bancaire formel pour leurs besoins financiers. L'un des préalables à réaliser pour la multiplication des crédits est donc la bancarisation de la population. Concernant le deuxième paramètre, il s'agit d'une norme de prudence bien établie partout dans le monde et il ne serait pas raisonnable d'y déroger pour prévenir le risque de surendettement des ménages. Dans cette optique et en phase avec la politique économique et sociale du Gouvernement, qui cherche à relancer la consommation des ménages en plus des investissements étrangers pour consolider la croissance économique, nous avons initié un vaste processus de consultations avec les opérateurs économiques.  La stratégie pour améliorer l'accès aux crédits consiste d'une part à intégrer progressivement les Djiboutiens dans le circuit bancaire et d'autre part à définir de nouveaux outils de financement adaptés à leur attente.

Concrètement cela concerne l'acquisition des biens matériels par les ménages djiboutiens par le biais des crédits à la consommation. Les commerçants approchés dans cet objectif seraient sollicités à vendre des biens d'équipements à crédit et les banques interviendraient dans l'intermédiation financière pour faciliter les transactions. Reste maintenant à définir des instruments de financement efficaces qui tout en favorisant l'accès au crédit permettent de prévenir et de maîtriser le risque de surendettement des ménages.   

Djibouti est située dans une région instable et tourmentée. Elle est à même de constituer un environnement propice à toutes sortes de trafics illicites. Comment préserver la sécurité financière au niveau national ?
Région, certes réputée tourmentée, mais Djibouti est également réputé stable. Néanmoins, je pense que la préservation de la place passe par une constante amélioration des normes nationales en matière d'encadrement du secteur financier. Une législation régulièrement mise à jour à la lumière de l'évolution des meilleures pratiques financières internationales et une volonté politique des autorités nationales permettent de promouvoir des pratiques financières saines, car elles préviennent l'opacité des opérations financières dangereuses,  préjudiciables à la sécurité financière. C'est précisément, l'évolution que notre place a connue ces dernières années, où l'afflux de capitaux et d'opérateurs nouveaux a coïncidé avec le renforcement du cadre réglementaire.   

Que pensez-vous de la crise financière internationale ?
La crise financière actuelle provient à l'origine des Etats-Unis, qui sont de loin les plus touchés par ses effets. Elle découle de la crise des subprimes, (une bulle spéculative qui a gonflé les prix des logements) déclenchée dès la fin de l'année 2006 et qui s'est réellement fait sentir à l'été 2007. Les marchés financiers affichent actuellement des indices au plus bas depuis des années.  L'économie américaine et les économies européennes s'enfoncent progressivement dans la récession. Les économies émergentes avec la Chine et l'Inde en tête, devraient connaître une croissance moins élevée que prévue. Le continent africain qui est le moins touché par cette crise devrait continuer à observer une croissance rapide en 2008 et 2009. Pour sortir de cette crise financière sans précédent depuis les années 1929, une refonte complète du système financier international s'impose pour en améliorer la transparence, mettre fin aux dérives  et éviter la récurrence d'un tel phénomène. 

Cette crise peut-elle avoir des répercussions sur l'économie djiboutienne ?
Comme je l'ai souligné plus haut, le continent africain sera épargné des soubresauts des marchés financiers mondiaux. Djibouti n'est pas directement concerné par la crise des crédits et des subprimes. Le secteur financier djiboutien jouit d'une certaine stabilité qui la met à l'abri des risques de contagion. Notre pays n'a aucun placement auprès des établissements financiers tombés en faillite en raison de leur position vis-à-vis de la crise des subprimes.

En ce qui concerne les retombées de la crise financière sur l'investissement, nous pensons que les investisseurs étrangers se détourneront progressivement de la sphère financière pour consacrer davantage de financements à la sphère réelle et par conséquent investiront plus dans notre économie. Cependant il est a craindre que l' aide publique au développement des états et des institutions touchés par cette crise  ne se réduise, ce qui ne sera pas sans effet sur le rythme de la croissance des pays pauvres concernés. 

Quelle est l'évolution du cours du dollar par rapport aux autres devises et quels enseignements peut-on en tirer?

Comme vous le savez, le dollar américain a connu une baisse continue amorcée dès 2002 et qui a perduré jusqu'en juillet dernier en particulier face à l'euro. Pour ces deux dates de référence, les taux de change par exemple sont de 0,944 dollar pour 1 euro en moyenne annuelle en 2002, contre 1,577 dollar pour 1 euro en juillet 2008.

Les chiffres les plus récents font état d'une baisse de 1,5% de l'euro par rapport au dollar, à 1,24 dollar contre un euro, soit un des niveaux les plus bas depuis avril 2006. Il revient également en force face à la livre sterling qui a reculé de 3,1% face au dollar à 1,546 dollar pour 1 livre. En revanche le billet vert cède 0,4% face au yen qui s'échange à 101,2 yens pour un dollar.  

Parmi les facteurs explicatifs d'une telle évolution de la monnaie américaine, on note un repli spectaculaire du prix du pétrole, qui après avoir connu des pics jusqu'à 145 dollars le baril l'été dernier, est descendu à environ 65 dollars actuellement. D'un autre côté, après l'onde de choc subie par l'économie américaine, on assiste à une certaine stabilisation grâce à des acquisitions de sociétés américaines par des groupes européens ; ce qui constitue un mouvement de soutien à la remontée du dollar face aux autres devises. 

L'inflation a été une grande source de perturbations économiques dans notre pays au cours de l'année. Avons-nous le moyen de combattre ce phénomène ou devons-nous nous attendre à de nouveaux troubles ?

Plusieurs facteurs ont agi pour déclencher une inflation généralisée à travers le monde et en particulier dans les pays émergents. L'accélération des prix des denrées alimentaires, due à l'utilisation croissante du maïs et d'autres produits alimentaires dans la production de biocarburants, ainsi qu'aux mauvaises conditions climatiques et aux ruptures d'approvisionnement dans plusieurs pays. Les cours du pétrole ont atteint récemment de nouveaux sommets, en raison d'une croissance de la demande plus vigoureuse que prévu initialement face à la diminution de la production de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), d'une hausse plus faible que prévue de la production hors OPEP et de la persistance des problèmes géopolitiques.

Dans un tel contexte inflationniste, le système de caisse d'émission (currency board en anglais) que nous avons comme système monétaire fonctionne bien en dépit des limites qu'il pose. Malgré la crise financière internationale, le dollar demeure toujours une monnaie de référence pour les échanges internationaux et cela conforte le choix de l'ancrage de notre monnaie à cette devise.

La particularité de notre système est qu'il empêche l'inflation par la monnaie car il conditionne la création monétaire par le strict dépôt équivalent en devises convertibles. La deuxième forme de pression inflationniste du point de vue interne est l'inflation par les crédits, or le fait que les crédits aient été souvent limités nous épargne de ce phénomène. Néanmoins, nous subissons l'inflation importée, notamment du fait de notre dépendance vis-à-vis des importations surtout en période de croissance comme c'est fut le cas au cours de ces dernières années. Dans le même temps, certains commerçants, réagissant de façon négative à la situation, ont eu tendance à majorer les prix à leur tour.

Pour lutter contre cette pratique et devant l'emballement des prix des produits de première nécessité le Gouvernement a fixé des limites pour beaucoup de produits et établi une mercuriale et  l'obligation d'affichage systématique des prix de gros, ce qui favorise une plus grande transparence.

Parallèlement à cette mesure, le Gouvernement a cherché à accroître la concurrence dans chaque secteur en vue de faire baisser les prix.

En effet, l'expérience démontre qu'une concurrence accrue dans un secteur conduit à une diminution des prix grâce à l'élimination des marges bénéficiaires excessives et des rentes de monopole, ainsi qu'une amélioration de la qualité des services en direction de la clientèle. Dans le contexte national, il apparaît que le nombre limité d'opérateurs privés dans chaque secteur ne favorise pas la concurrence, mais permet au contraire à ces quelques opérateurs d'imposer des marges substantielles qui font gonfler les prix de vente, cela est encore plus apparent dans le domaine de l'importation.

Propos recueillis par Kenedid Ibrahim